Une lutte continuelle (partie 1)

Nous avons souvent dû nous demander avec étonnement pourquoi la vie, de la naissance à la mort, est un processus de lutte continuelle. Pourquoi la vie, l’existence quotidienne, est-elle une telle lutte, une incessante bataille contre soi-même, contre les autres, contre les idées que l’on a ? Pourquoi cet éternel conflit ? Cette lutte sans arrêt est-elle nécessaire, ou existe-t-il un processus différent ? Ce conflit, ce combat, cet effort, cette bataille contre soi-même et contre le voisin, est-ce nécessaire pour exister, pour vivre ?

Nous voyons que la vie, telle que nous la connaissons, est le processus d’un devenir sans fin, qui se meut de cela-qui-est à cela-qui-n’est-pas, de la colère à la non-colère, de la violence à la paix, de la haine à l’amour. Il est manifeste que le processus du devenir est une répétition en laquelle il y a toujours un effort douloureux.

Nous voyons que, quoi que nous fassions dans la vie, la lutte pour devenir se répète toujours. Ce devenir est la cultivation de la mémoire, n’est-ce pas ? Et cette cultivation de la mémoire passe pour la vertu même. L’homme qui, à ses propres yeux, personnifie la justice et le droit s’enferme en lui-même. (Righteousness is a process of self-enclosure). Ce continuel devenir — l’employé qui devient directeur, l’ignoble qui devient noble — cette continuelle lutte est une forme d’auto-perpétuation.

 
Une lutte continuelle
 

Nous connaissons cette bataille en vue de devenir quelque chose : étant attachés, nous voulons être détachés; étant pauvres, nous voulons devenir riches; étant petits, nous voulons devenir importants; étant mesquins, nous cherchons à être profonds, à avoir du fond, de la valeur. Il y a cette perpétuelle bataille du devenir, et devenir comporte évidemment la cultivation de la mémoire. Sans mémoire il n’y a pas de devenir. Je suis en colère et je veux être en état de non-colère; je veux posséder cet état de non-colère, et je lutte. Cette lutte est considérée bonne, juste, vertueuse. Et c’est ainsi que l’on se confine en soi-même.

Dès l’instant que je désire devenir quelque chose, ou être quelque chose, l’accent est mis sur le devenir, sur le fait que l’on est quelque chose; de là provient cette lutte. Et nous avons donné de la valeur à cette lutte; nous disons qu’elle est juste, vertueuse et noble. Ainsi, de la naissance à la mort nous sommes engagés dans un incessant effort et nous avons accepté cette bataille en vue de devenir, comme valable et noble, comme une partie essentielle de l’existence.

Mais la vie, l’existence, est-elle inévitablement un processus de lutte, de douleur, d’affliction, une bataille continuelle ? Il y a certainement quelque chose de faux dans cette action qui consiste à devenir. Il doit y avoir une approche différente, une différente façon d’exister. Je crois qu’il y en a une; mais elle ne peut être comprise que lorsque nous comprenons la pleine signification du devenir. Devenir comporte toujours une répétition, donc la cultivation de la mémoire, qui met l’accent sur le soi; et le soi, en sa nature même est labeur douloureux, conflit, bataille. Or la vertu ne peut jamais être un devenir.

La vertu est un état d’être, dans lequel il n’y a pas de lutte. Vous ne pouvez pas devenir vertueux : vous êtes vertueux ou vous ne l’êtes pas. Vous pouvez toujours devenir une personnification du droit et de la justice (You can always become righteous), mais vous ne pouvez jamais devenir vertueux, parce que la vertu engendre la liberté, et vous remarquerez que l’homme aux principes rigides (Righteous) n’est jamais libre. Cela ne veut pas dire que l’homme vertueux soit celui qui se laisse aller, mais que la vertu de par sa nature même, engendre la liberté. Si vous essayez de devenir vertueux, qu’arrive-t-il ? Vous devenez une personnification de principes (Righteous).

Mais la vertu engendre nécessairement la liberté, car dès que vous comprenez le processus, la lutte pour devenir, il y a être et, par conséquent, vertu. Considérez, par exemple, la clémence. Vous ne pouvez pas devenir charitable, n’est-ce pas ? Si vous le faites, qu’arrive-t-il ? Si vous luttez pour devenir bienfaisant, si vous essayez de devenir généreux, bienveillant, qu’arrive-t-il ? Dans le fait de s’efforcer de devenir charitable, l’accent est fortement mis sur le devenir, ce qui veut dire que l’importance est donnée au soi; c’est le « moi » qui devient quelque chose et le « moi » ne peut jamais être clément, n’est-ce pas ? Il peut se draper de vertu, mais il ne peut jamais être vertueux.

Ainsi, la vertu n’est pas la rigidité de l’homme qui se sent sans reproche (Virtue is not Righteousness); l’homme strict dans ses principes (The righteous man) ne peut jamais être un homme vertueux; il ne fait que s’enfermer en lui-même; tandis que la vertu, en laquelle il n’y a pas de devenir, mais un être, est toujours libre, ouverte, ordonnée. Faites l’expérience sur vous-mêmes et vous verrez que dès l’instant que vous vous efforcez de devenir vertueux, charitable, généreux, vous ne faites que construire une résistance; tandis que si vous comprenez réellement le processus du devenir, qui consiste à mettre l’accent sur le moi, vous verrez alors naître une assurance, une liberté, un être en lequel sera la vertu.

Mais comment peut-on se transformer, engendrer ce changement radical du devenir à l’être ?  …la suite, demain…

Extrait de “L’homme et son message”, de Krishnamurti

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