Le prix de la liberté

Je voudrais parler d’un aspect du chemin dont on ne parle pas toujours, celui des difficultés inhérentes au chemin lui-même. Et je n’en parle pas pour vous faire peur en vous annonçant ce qui vous attend de terrible, mais, au contraire, pour encourager et rassurer ceux qui se sont réellement engagés sur la voie et qui font face à ces inévitables difficultés.

Il faut bien dire qu’aujourd’hui, la moyenne des êtres humains est certainement moins courageuse qu’autrefois à tous égards, physiquement et émotionnellement. La vie est organisée pour être la plus facile possible. Dès que vous souffrez, vous avez un certain nombre d’analgésiques à votre disposition. Si vous êtes malade, les antibiotiques guérissent en trois jours ce qui se guérissait en trois semaines. Et ceux qui ont une vie un peu difficile et qui s’engagent sur une voie dite « spirituelle » voudraient bien que cette voie soit aussi rapidement efficace que la médecine et qu’on puisse même utiliser des anesthésiques chaque fois que c’est douloureux. Or la vérité oblige à dire que ce n’est pas le cas, que ça n’a jamais été le cas et qu’en ce qui concerne un chemin de transformation intérieure, ce ne sera jamais le cas.

On peut utiliser des techniques de méditation comme stupéfiants pour le mental ou l’émotion mais ce ne sont jamais les stupéfiants qui ont conduit à l’éveil.

Le prix de la liberté

En vérité, si on a des yeux pour lire ce qui est écrit dans les textes et des oreilles pour en- tendre ce qui a été affirmé partout, cette exigence n’a rien de nouveau. Souvenez-vous des paroles du Christ : « Celui qui veut me suivre, qu’il abandonne tout et qu’il prenne sa croix », et du mythe chrétien lui-même : la mort dans le déshonneur et l’abandon, l’agonie au jardin des Oliviers, le calvaire, la descente aux enfers avant la résurrection. Sans chercher dans l’ésotérisme hindou, nous savons bien que le christianisme est fondé sur cette vérité : la passion.

Si vous vous tournez vers le bouddhisme tibétain, vous voyez tout de suite que le tantrisme présente autant de divinités sous des visages terribles ou « féroces » que de divinités au visage paisible. Même sans être un spécialiste du tantrayana, on peut comprendre que le symbolisme des gardiens du mandala ou des divinités terrifiantes s’applique directement au chemin intérieur.

Le mot grec « métamorphose » revient plusieurs fois dans les Évangiles. Se métamorphoser, c’est aller au-delà de la forme actuelle. Cette image de métamorphose est très encou-rageante quand on se représente une chenille qu’on a vue glisser péniblement sur les feuilles et qui s’envole comme papillon ; mais n’oubliez pas la chrysalide, dans laquelle la chenille ne se retrouve plus en tant que chenille et n’est pas encore papillon. Qui nous dit que, si la chenille a la moindre conscience d’elle-même, cette étape n’est pas effrayante ?

Dans ce mouvement moderne qui consiste à essayer d’avoir tout à bon marché et de monter à l’Aiguille du Midi en téléphérique, il y a beaucoup de publicités pour des enseignements divers qui promettent la libération en six mois à raison de vingt minutes de méditation par jour. Cela n’a que peu à voir avec les enseignements traditionnels, sobres et rigoureux, qui ne doivent rien à la vogue moderne de l’hindouisme ou aux mass media, et qui ont été transmis dans le bouddhisme tibétain ou zen et dans les ashrams hindous isolés des grands circuits du tourisme ésotérique.

La tradition spirituelle de l’humanité est unanime et claire en ce qui concerne ces épreuves intérieures, ces moments de désarroi qui attendent sur sa route le candidat à la libération et qui tiennent au chemin lui-même. Il y a une image que vous pouvez peut-être admettre : si quelqu’un qui ne va pas bien relève d’une opération chirurgicale et, si nous lui rendons visite à la clinique une heure après son réveil, nous le voyons beaucoup plus mal en point que nous ne l’avions quitté la veille. Un jugement superficiel pourrait faire dire que son état s’est aggravé et que cette opération est un désastre. Mais nous savons bien que, grâce à cette opération et à ces quelques jours peut-être douloureux, la guérison est assurée.

C’est une vérité que vous avez encore du mal à entendre. Votre vie n’est pas ce que vous voudriez, vous avez des souffrances, des difficultés, des problèmes et vous espérez que le chemin va vous en libérer. C’est certain, le but ultime du chemin est la disparition totale de toute souffrance. Mais comment y arriver ?

Aucun gourou hindou, aucun maître zen, aucun sage tibétain à travers les siècles n’a jamais promis que ce serait un chemin fait de pétales de roses. Tous ont dit qu’il y avait des épreuves à traverser, des moments de mort à soi-même, où on ne se reconnaît plus soi- même. Il existe même une initiation tibétaine dans laquelle le maître demande au disciple :
« Êtes-vous prêt à prendre le risque de la mort ? Êtes-vous prêt à prendre le risque de la folie ? – Bien. Alors moi, je prends le risque de vous conduire à la libération. »

En vérité, nous trouvons normal qu’on puisse se fracturer la jambe en ski, qu’on puisse se tuer en montagne ou se noyer en faisant du bateau, qu’il puisse même y avoir des accidents en chirurgie. Mais, en ce qui concerne le chemin, bien peu de chercheurs spirituels sont prêts à accepter qu’ils vont à la rencontre de certains risques et, en tous cas, à la rencontre
d’un grand nombre d’épreuves et de crises, au sens étymologique de crise, c’est-à-dire : un bouleversement qui fait que les choses ne seront plus jamais ce qu’elles étaient.

Extrait de A la recherche du Soi, volume 2, Arnaud Desjardins

 


 

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