Pouvons-nous changer ?

Un jour, à la fin d’une conférence que j’avais donnée sur l’altruisme, une personne dans l’assistance s’est levée et m’a dit d’un ton irrité : « Qu’espérez-vous en nous encourageant à cultiver l’altruisme ? Regardez l’histoire de l’humanité ! C’est toujours la même chose ! Une succession ininterrompue de guerres et de souffrances. C’est la nature humaine, vous ne changerez rien à cela ! » Mais en est-il vraiment ainsi ? Nous avons vu que les cultures peuvent évoluer. Mais l’individu, lui, peut-il changer ? Et s’il le peut, ce changement a-t-il une influence sur la société et sur les générations suivantes ?

Certes, nos traits de caractère changent peu tant que nous ne faisons rien pour les améliorer. Mais ils ne sont pas figés. Nos traits fondamentaux, qui résultent des apports combinés de notre héritage génétique et de l’environnement dans lequel nous avons grandi, ne constituent que la base de notre identité. Les recherches scientifiques dans le domaine de la neuroplasticité montrent que toute forme d’entraînement induit une restructuration dans le cerveau, tant sur le plan fonctionnel que sur le plan structurel.

 
Pouvons-nous changer ?
 

Quant à la culture, il serait réducteur de considérer qu’elle ne constitue pour l’individu qu’un moule dans lequel, bon gré, mal gré, il serait contraint de se couler. Bien sûr, la société et ses institutions influencent et conditionnent les individus, mais ceux-ci peuvent à leur tour faire évoluer la société. Cette interaction se poursuivant au fil des générations, culture et individus se façonnent mutuellement, comme deux lames de couteaux s’aiguisent l’une l’autre.

Si l’on souhaite favoriser l’avènement d’une société plus altruiste, il importe donc d’évaluer les capacités de changement respectives des individus et de la société. Si l’être humain n’a aucun pouvoir d’évoluer par lui-même, mieux vaut concentrer tous nos efforts sur la transformation des institutions et de la société, et ne pas perdre de temps à encourager la transformation individuelle. C’est l’avis du philosophe André Comte-Sponville. Ses arguments vont au cœur du débat :

Vous me dites que si on ne transforme pas d’abord l’homme, on ne peut pas transformer la société. Nous avons derrière nous deux mille ans de progrès historique qui prouvent le contraire. Les Grecs étaient tous racistes et tous esclavagistes ; c’était leur culture. Mais je n’ai pas le sentiment d’être meilleur qu’Aristote ou Socrate simplement parce que je ne suis ni esclavagiste ni raciste. Il y a donc un progrès des cultures et des sociétés, et non pas des individus en tant que tels. Je suis aussi égoïste et aussi lâche que n’importe quel homme de l’ancien temps. Si quelqu’un dit aujourd’hui : « C’est un type formidable parce qu’il n’est pas esclavagiste », c’est un imbécile, car cette personne n’y est pour rien : c’est sa culture qui en est responsable. Aujourd’hui, celui qui n’est ni esclavagiste ni raciste est simplement quelqu’un de son temps.

Si on avait attendu que les humains soient justes pour que les plus pauvres puissent se soigner, les plus pauvres seraient morts sans soins. On n’a pas attendu que les humains soient justes, on a créé la Sécurité sociale, on a créé les impôts, on a créé un État de droit. Je crois donc que tout l’art de la politique c’est de rendre des individus égoïstes plus intelligents, ce que j’appelle la « solidarité » et ce que Jacques Attali appelle l’ « altruisme intéressé ». Il s’agit de faire comprendre aux gens que c’est leur intérêt que de prendre en compte les intérêts de l’autre. C’est dans notre intérêt, par exemple, de payer l’impôt.

Je ne crois pas du tout aux progrès de l’humanité, mais je crois beaucoup aux progrès de la société. Et donc, si vous comptez sur l’altruisme individuel pour éviter les crises économiques, le chômage, et la misère, alors, sur ce terrain-là, je ne vous suivrai pas du tout.

Pour concilier l’altruisme et l’égoïsme, on a inventé la politique, ce qui est une façon d’être égoïste ensemble et intelligemment, plutôt que bêtement et les uns contre les autres.

Celui qui a le mieux exprimé les rapports entre l’égoïsme de masse et la célébration que nous faisons tous de l’amour et de la générosité, c’est le Dalaï-lama, qui dans une formule géniale a dit : « Soyez égoïstes, aimez-vous les uns les autres. » Une phrase que je cite très souvent parce qu’elle est d’une profondeur extrême, parce qu’elle relie l’eudémonisme à l’altruisme : « Si vous voulez être heureux, aimez-vous les uns les autres».

En écoutant ces paroles, je restai perplexe et, sur le moment, sans réponse convaincante. Mais, à la réflexion, transposée en langage biologique, l’argument d’André Comte-Sponville – l’homme lui-même n’a pas changé – revient à dire que l’espèce humaine n’a pas changé génétiquement depuis deux mille ans. C’est vrai pour la majorité de nos gènes, ce qui n’a rien de surprenant si l’on songe qu’il faut généralement des dizaines de milliers d’années pour qu’une modification génétique importante affecte une espèce aussi évoluée que l’espèce humaine. Les prédispositions génétiques qui influencent nos traits de caractère sont donc bien pratiquement les mêmes aujourd’hui qu’au temps d’Aristote. Le Dalaï-lama abonde en ce sens lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les hommes et femmes d’aujourd’hui et ceux de l’époque du Bouddha, pas plus qu’entre les Orientaux et les Occidentaux : « Nous partageons tous, dit-il souvent, la même nature humaine, éprouvons les mêmes émotions de joie et de tristesse, de bienveillance ou de colère, et cherchons tous à éviter la souffrance. Aussi sommes-nous fondamentalement les mêmes en tant qu’êtres humains. »

Mais ce n’est pas tout. Les découvertes scientifiques des dernières décennies montrent que notre héritage génétique, pour influent qu’il soit, ne représente qu’un point de départ qui nous prédispose à manifester telle ou telle disposition. Ce potentiel – c’est là un point crucial – peut ensuite s’exprimer de multiples façons sous l’influence de notre environnement et de l’apprentissage auquel nous nous livrons en entraînant notre esprit ou nos capacités physiques. Ainsi, il est plus approprié de comparer notre héritage génétique et notre être biologique à un plan d’architecture susceptible d’être modifié au cours de la construction, ou encore à un thème musical à partir duquel un artiste improvise.

 
Extrait de « Plaidoyer pour l’altruisme » de Matthieu Ricard
 

Laisser un commentaire