Pourquoi n’arrivez-vous pas à éteindre la télévision ?

Cela fait quelques années que j’ai complètement arrêté de regarder la télévision. C’était difficile les premiers temps, mais aujourd’hui quel bonheur d’être libéré de cette dépendance.

Voici un extrait de 150 petites expériences de psychologie des médias, pour mieux comprendre comment on vous manipule, Sébastien Bohler, Editions Dunod :

En fin de soirée, le film est terminé mais vous continuez à regarder les publicités, ou éprouvez le besoin de regarder un journal du soir. Vous n’arrivez pas à vous extraire du fauteuil, ni à détacher votre regard de l’écran. Est-ce à cause du siège moelleux où vous êtes installé ? Pas si sûr…

De nombreuses expériences ont mis en évidence des cas de dépendance télévisuelle, et il semble qu’une majorité de personnes éprouve des difficultés à quitter le monde de la télévision pour retourner au monde réel.

 
Pourquoi n’arrivez-vous pas à éteindre la télévision ?
 

Deux psychologues, Robert Kubey et Mihaly Csikszentmihalyi, ont demandé à des volontaires de participer à une expérience d’un type particulier : ils leur ont confié un petit boîtier récepteur qu’ils devaient porter à la ceinture et grâce auquel ils pourraient leur envoyer un signal « bip » à divers moments de la journée. Lorsque le signal retentissait, les volontaires devaient inscrire dans un carnet ce qu’ils étaient en train de faire (notamment, s’ils étaient en train de regarder la télévision) et comment ils se sentaient, quel était leur état de relaxation ou de tension, les émotions qu’ils ressentaient, etc.

La collecte des données a révélé que, en moyenne, les participants décrivaient des états émotionnels plus relaxés lorsqu’ils étaient en train de regarder la télévision. Au contraire, ils faisaient part de davantage de tensions lorsqu’ils étaient en train de se livrer à une autre activité.
L’étude a montré que le fait de regarder la télévision entraîne généralement un état de relaxation de l’organisme (paradoxalement, c’est aussi le cas pour des informations à caractère négatif, tant qu’elles ne sont pas trop choquantes). Lorsque les téléspectateurs doivent s’extraire du petit écran, leur organisme doit faire face à de nouvelles tensions liées à la gestion de la réalité (régler des factures, faire faire ses devoirs à un enfant, etc.), ce qui explique qu’ils ne le fassent qu’avec réticence.

La télévision agirait ainsi comme une sorte d’anesthésiant ou de calmant. Comme pour toute forme de substance calmante, elle peut engendrer certaines formes de dépendance. Une autre expérience en a dévoilé les ressorts. Le psychologue américain Byron Reeves a mesuré les variations du rythme cardiaque de téléspectateurs en train de regarder des programmes télévisés sur trois types d’écrans : petits, moyens et grands. Les programmes comportaient des changements de plans intervenant à différents intervalles de temps, allant de quelques fractions de secondes à plusieurs dizaines de secondes.

B. Reeves a constaté, dans tous les cas, que les changements de plans (la caméra passe, par exemple, d’un plan montrant une automobile de profil à un plan montrant l’intérieur de l’habitacle avec vue sur la route) s’accompagnent d’une baisse du rythme cardiaque.
Dans son expérience, les écrans les plus grands produisaient les baisses du rythme cardiaque les plus importantes. Cet effet se nomme « réflexe d’orientation » et comporte toute une série de modifications à l’intérieur de l’organisme : une contraction des vaisseaux sanguins à l’intérieur des muscles et, au contraire, une dilatation des vaisseaux dans le cerveau.
Le réflexe d’orientation serait une adaptation naturelle aux milieux visuels changeants : le ralentissement du rythme cardiaque et l’afflux de sang au cerveau entraîneraient notamment une mobilisation de l’attention vers la nouveauté.

Le ralentissement du rythme cardiaque observé par B. Reeves explique l’état de relaxation où se trouvent les téléspectateurs. Il s’agit d’une relaxation artificielle, due au fait que les changements de plans (les coupes) interviennent à une fréquence très élevée à la télévision. Une simple observation de vos programmes du soir vous le révélera : les publicités comprennent notamment des changements de plans toutes les deux ou trois secondes. De tels changements de l’environnement visuel sont bien plus rapides que ce que nous rencontrons dans la réalité. En conséquence, le réflexe d’orientation est activé en permanence et maintient un état artificiellement relaxé.
Partant de là, le téléspectateur doit s’extraire de cet état de relaxation s’il désire retourner à la réalité. Cela demande un effort qu’il ressent parfois sous la forme d’une difficulté à sortir d’une sorte de torpeur, et d’une lourdeur pour sortir de son fauteuil.

D’autres études ont été menées sur une classe particulière de téléspectateurs, qualifiés de télé-dépendants. Il s’avère que ces personnes utilisent la télévision « pour ne pas penser à autre chose », et pour ne pas devoir affronter des pensées désagréables.

Il est possible que l’état de relaxation artificielle engendré par les programmes télévisés diminue effectivement la probabilité de penser à des aspects embarrassants ou préoccupants de la vie quotidienne. Mais plus on évite d’y penser, moins on les règle et plus ils deviennent préoccupants. C’est la définition d’une dépendance, où l’usage d’une substance ou d’une activité renforce le besoin d’y faire appel.

Conclusion
La télévision ne rend pas toujours dépendant, mais la structure temporelle des programmes (avec une fréquence généralement élevée de changements de plans) active un réflexe de l’organisme qui produit un état d’apparente relaxation.
Il est difficile de quitter cet état pour retourner à des activités normales, ce qui explique la passivité dont on fait parfois preuve à une heure tardive, lorsqu’on n’arrive pas à se résoudre à éteindre son poste. Comme le dit la célèbre marionnette de Patrick Poivre d’Arvor dans l’émission « Les Guignols de l’info » : « Voilà, c’est terminé, vous pouvez désormais éteindre votre télévision et reprendre une vie normale. »

A voir une vidéo sur le sujet :
Les effets et dangers de la télévision

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