De la méditation à l’action

Se transformer soi-même afin de transformer le monde : ce pourrait être la devise d’un pratiquant bouddhiste. Mais comment agir sur le monde et à quel niveau ? Pour le contemplatif, la question est de savoir jusqu’à quel point et pendant combien de temps il doit poursuivre ce processus de transformation intérieure avant de pouvoir agir sur le monde. Ne ferait-il pas mieux de se consacrer immédiatement à soulager la souffrance des autres ? Les efforts déployés par le bouddhisme dans le domaine de l’action humanitaire sont-ils suffisants ?

THUAN : Le bouddhisme préconise-t-il une action sur le monde ? Cette action devrait jouer un rôle aussi important dans notre vie que notre développement spirituel ; il serait en effet trop égoïste de trouver la paix et le bonheur uniquement pour soi, alors que nous sommes entourés de souffrance. Les informations ne parlent que de guerre, de misère, d’épidémies ou de mort. Quel sens aurait un îlot de plénitude au milieu d’un océan de malheurs ? Certains Occidentaux ont cru voir dans le bouddhisme une philosophie passive et défaitiste qui prône le retrait du monde et l’acceptation de toutes les circonstances, car on ne peut pas « lutter » contre son karma. Que penser de cette interprétation ? Le bouddhisme ne place-t-il pas, au contraire, la compassion au cœur de ses préoccupations ?

MATTHIEU : À première vue, contemplation et action semblent être deux pôles de vie totalement opposés. D’un côté, les contemplatifs, dont la seule action sur le monde semble être la méditation et la prière. De l’autre, les individus aux occupations incessantes, parfois couronnées de succès, parfois sources d’amères déceptions, mais se succédant sans trêve comme les ondulations de la houle en haute mer. Faute d’être fondée sur une recherche authentique de transformation personnelle, que l’on peut appeler au sens large « spiritualité », cette frénésie est souvent peu efficace. Ce manque de points de repère et d’assise intérieure prive l’action de justesse, et les bienfaits potentiels qu’elle pourrait apporter à la société ne sont pas à la mesure des efforts entrepris.

Jeter un pont entre la vie contemplative et la vie active me semble donc être une nécessité. De plus, l’expérience prouve qu’une attitude égocentrique rend impossible la véritable transformation intérieure qui doit se traduire par l’altruisme. On ne peut trouver cette plénitude ni en s’enfermant en soi-même ni en se contentant d’une pratique purement extérieure.

De la méditation à l’action

La compassion sans action est hypocrite. Elle apporte une bien maigre consolation à ceux qui souffrent. Il faut donc agir chaque fois que l’occasion se présente et, mieux encore, tenter d’aller au-devant de la souffrance. Notre bonheur lui-même est intimement lié au bonheur des autres : la plupart de nos difficultés viennent de ce que nous ne prenons guère en considération l’intérêt d’autrui. Le bonheur individuel que l’on construit en ignorant le malheur des autres, ou pire, qu’on bâtit sur ce malheur, ne sera jamais qu’une pâle imitation du vrai bonheur. Comme le dit Shantidéva :

« Tout le bonheur du monde
Vient d’un cœur altruiste
Et tout son malheur
De l’amour de soi. »
« À quoi bon tant de paroles ?
Le sot est attaché à son propre intérêt
Et le Bouddha se dévoue à l’intérêt d’autrui :
Vois par toi-même la différence1 ! »

Mais il faut également distinguer les remèdes à court terme et l’action à long terme. Khyentsé Rinpotché, mon maître, disait : « Quand on pense à tous les êtres qui souffrent sans être secourus, on ne peut qu’être soulevé par une immense compassion qui doit s’étendre à chacun d’eux, amis comme ennemis. Cette compassion ne suffit bien sûr pas : les êtres ont besoin d’aide. Cependant, l’aide immédiate que nous pouvons leur apporter en leur offrant de la nourriture, des vêtements, de l’argent ou de l’affection, si vitale soit-elle, ne peut, dans le meilleur des cas, que soulager temporairement leurs souffrances. Si l’on veut apporter aux autres un bien-être durable, il faut d’abord se transformer soi-même. »

Vouloir agir tout de suite, sans d’abord se préparer, c’est comme vouloir opérer sur-le-champ des malades dans la rue, sans prendre le temps de construire des hôpitaux. Il est vrai que les innombrables travaux nécessaires à la construction d’un hôpital par eux-mêmes ne guérissent personne, mais une fois terminés ils permettent de soigner les malades avec infiniment plus d’efficacité.

À l’exception des catastrophes naturelles, la majorité des souffrances humaines sont dues à la malveillance, l’avidité, la jalousie, l’indifférence, bref à l’attitude égocentrique qui nous empêche de penser au bonheur d’autrui. L’une des pratiques de base du bouddhisme consiste d’abord à considérer autrui comme aussi important que soi-même, puis à se mettre à sa place et, finalement, à lui donner plus d’importance qu’à soi-même2. Remédier en profondeur à son propre égocentrisme est un puissant moyen d’alléger la souffrance des autres. Dans tous les traités sur la vie contemplative bouddhiste, on souligne que celui qui se retire dans un ermitage de montagne uniquement pour échapper aux tracas de la vie ordinaire ne diffère en rien des bêtes et des oiseaux sauvages qui passent toute leur vie dans ces lieux retirés. Un tel renonçant ne progressera pas d’un pouce vers l’Éveil. Le vrai contemplatif constate qu’il est impuissant à soulager durablement la souffrance autour de lui et comprend que, pour en être capable, il doit d’abord se maîtriser lui-même et connaître parfaitement les mécanismes du bonheur et de la souffrance. Ce n’est qu’après avoir acquis une force intérieure suffisante qu’on peut être vraiment utile aux autres, en soulageant directement leurs souffrances ou en inspirant des changements dans la société où l’on vit.

T. – Il est clair qu’atteindre l’Éveil pour soi-même est insuffisant, et qu’il faut acquérir un sens de la responsabilité universelle envers les êtres vivants, hommes et animaux, comme envers la planète Terre qui est notre berceau à tous.

M. – S’efforcer de parvenir à l’Éveil sans penser aux autres est d’autre part une aberration en soi. Dans le bouddhisme, la compassion est indispensable pour progresser sur la voie de la réalisation intérieure. On lit même dans Le soutra qui résume authentiquement le dharma3 : « Que celui qui veut atteindre la bouddhéité ne s’exerce pas à de nombreuses méthodes mais à une seule. Laquelle ? La grande compassion. Celui qui ressent la grande compassion connaîtra tous les enseignements du Bouddha comme s’ils se tenaient dans le creux de sa main. »

D’autre part, celui qui parvient à l’Éveil ne peut s’empêcher de ressentir envers tous les êtres une immense compassion. C’est donc la compassion qui, du début à la fin de la voie bouddhiste, permet de venir à bout de la haine, de l’avidité, de la jalousie et des autres poisons mentaux, et de mettre fin au cycle infernal de la souffrance, pour soi-même et pour autrui.

T. – Le mal doit évidemment être combattu à la racine. Mais cette vision n’est-elle pas trop idéaliste ? Peut-on s’attendre à une transformation personnelle chez des criminels aussi monstrueux que Hitler, Staline ou Pol Pot ? Ne faut-il pas intervenir avec des moyens adaptés pour mettre un terme au mal qu’ils font ?

M. – Il ne serait pas très raisonnable de proposer la transformation personnelle comme remède immédiat dans le cas de criminels dont les tendances destructrices semblent imperméables à tout sentiment humain. Passé un certain stade, la folie meurtrière échappe à la raison et exige l’utilisation de moyens plus radicaux. Mais cela ne diminue en rien la valeur des remèdes à long terme. Négliger leur importance témoignerait d’une autre forme d’étroitesse d’esprit, semblable à celle d’un médecin qui ne prescrirait que des analgésiques, sans traitement de fond. Au cours de l’histoire, on a vu comment, dans certaines occasions malheureusement trop rares, le souci de transformation personnelle peut changer toute une société. Je pense au cas du Tibet.

T. – La position politique du dalaï-lama est celle de la non-violence, et j’admire le fait qu’il s’y tienne malgré toutes les vicissitudes que traverse son pays. Il faut certainement une grande force d’esprit pour ne pas céder à la tentation de répondre à la violence par la violence. Je sais que cette attitude suscite une sympathie croissante de par le monde. Mais, malheureusement, et c’est là le hic, nous sommes entourés d’autres sociétés qui n’adhèrent pas à ce point de vue pacifiste, et on ne peut donc pas éviter la guerre et l’oppression. Faut-il tout subir sans riposter, au risque de perdre son pays, sa culture ou sa vie ? Certains Tibétains ont publiquement mis en doute la politique de non-violence du dalaï-lama, parce que l’oppression chinoise continue sans répit, qu’un génocide a décimé la population tibétaine et que l’éradication systématique de la culture bouddhique se poursuit de nos jours.

M. – Choisir la violence pour se libérer le plus vite possible d’une oppression injuste – un moindre mal pour s’affranchir d’un plus grand mal – est un pari risqué, car dans la plupart des cas la violence engendre la haine, qui a son tour entraîne davantage de violence. Le pacifiste risque aussi de se trouver en contradiction avec lui-même et d’en venir à déclarer, comme le fit récemment un commandant en chef de l’armée colombienne : « Nous voulons la paix, mais la seule façon d’avoir la paix, c’est de détruire ceux qui ne la veulent pas4 », ce qui fait tristement écho à la devise de la Terreur pendant la Révolution française : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. »

Par contre, si on adhère avec constance aux principes de la non-violence, lorsqu’on parvient finalement à un accord, la paix qui s’ensuit a toutes les chances d’être durable. La non-violence n’est pas une démarche passive. Ne pas agresser celui qui nous agresse n’empêche pas d’employer tous les moyens possibles – le dialogue, la volonté politique, la fermeté économique – afin de remédier au mal et de diminuer globalement la souffrance. C’est par la force de la non-violence que Gandhi a fait bouger toute une nation. Il est donc crucial d’évaluer dans son ensemble la souffrance qui découle de chaque situation. Le recours à la force n’est justifié que lorsqu’il limite la souffrance, jamais lorsqu’il la multiplie.

En fait, c’est plutôt la naïveté et la complaisance des chefs d’État occidentaux à l’égard des despotes en général – et des dirigeants chinois dans le cas du Tibet – qui m’apparaissent comme une caricature de la non-violence, car elles stigmatisent une attitude laxiste et crédule qui ne repose sur aucun principe défendable, qu’il s’agisse du respect des droits de l’homme ou du droit international.

C’est une faiblesse semblable qui a conduit les gouvernements européens à fermer les yeux sur la montée du nazisme dans les années trente, et les intellectuels occidentaux à frayer avec le communisme après la guerre.
Sans doute l’histoire jugera-t-elle de la même manière ceux qui tolèrent aujourd’hui encore l’existence des laogaï, les goulags chinois. De ces milliers de camps de travaux forcés proviennent une bonne partie des produits manufacturés que nous achetons sans nous en rendre compte, et des jouets que nous offrons aux enfants pour Noël. Mais sans doute les dirigeants des pays libres sont-ils beaucoup moins effrayés par le jugement futur de l’histoire que par un acte courageux présent.

T. – Je ne pense pas qu’il s’agisse de naïveté de la part des dirigeants occidentaux, mais plutôt d’une conséquence perverse de la mondialisation dont on parle tant. Les économies étant irréversiblement liées les unes aux autres, les chefs d’État occidentaux n’osent pas tenir tête à la Chine à propos du Tibet, de peur de perdre l’immense marché que représente de plus en plus sa population d’un milliard et demi d’habitants. Il ne faut pas oublier qu’un individu sur quatre est chinois. Que cette attitude des dirigeants occidentaux relève de la Realpolitik ne la justifie pas pour autant.

M. – Pour en revenir à l’action sur le monde, il faut, comme nous l’avons dit, commencer par acquérir la capacité d’agir sur ce monde. La première constatation de celui qui s’engage sur un tel chemin, c’est celle de sa propre impuissance. Il ne peut s’aider lui-même, car il n’a pas élucidé les mécanismes du bonheur et de la souffrance ; il est d’autant moins en mesure de secourir les autres. Le contemplatif ressemble à un cerf blessé qui se cache dans un endroit retiré sur une montagne pour guérir ses blessures et retrouver ses forces. Mais ses maux à lui sont l’ignorance, la haine, l’avidité, l’orgueil, la jalousie, et toutes les émotions négatives qui détruisent le calme intérieur et celui des autres.

La paix intérieure, en reléguant nos tourments égoïstes à l’arrière-plan, nous rend naturellement plus sensible à la souffrance des autres. Comprendre peu à peu l’interdépendance globale des êtres nous amène à regarder le monde autrement et à agir de manière plus juste. Un être qui s’est mis au service des autres fait rayonner l’harmonie autour de lui. Il suffit de constater comment le simple fait de rester un instant auprès du dalaï-lama fait ressortir ce qu’il y a de meilleur en nous-mêmes. J’ai vu nombre de journalistes, de politiciens blasés ou de célébrités imbues d’elles-mêmes transformés par une demi-heure passée en sa compagnie. Ce contact avec un être qui déborde à chaque instant d’amour et se sent intimement concerné par le sort de chacun les avait bouleversés et inspirés.

T. – De fait, j’ai eu moi-même le bonheur de rencontrer le dalaï-lama. Sa personne irradie une telle force, une telle sérénité, une telle « volonté tranquille » qu’on ne peut s’empêcher d’être bouleversé au plus profond de soi. C’est donc ainsi que tu définis l’action bouddhiste : faire rayonner l’harmonie qu’on a trouvée soi-même ?

M. – Oui, et, de toute façon, il n’y a guère d’autres moyens. On peut de l’extérieur imposer une discipline au corps et à la parole des autres, mais seul leur esprit peut adhérer de plein gré à cette discipline. On a vu, au cours de l’histoire, de grands esprits parvenir à propager un message altruiste, à éveiller chez un grand nombre le sens de la responsabilité envers les autres. Mahatma Gandhi, Martin Luther King, le dalaï-lama, mère Teresa (qui recueillait sans aucune discrimination tous les mourants qu’elle trouvait sur les trottoirs de Calcutta) en sont des exemples inspirants.

T. – Il faut rappeler que Gandhi et Martin Luther King sont tous deux tombés sous les balles d’assassins. La violence des hommes a malheureusement fini par les rattraper. Mais il est certain que leur message de non-violence a fait davantage avancer leur cause que n’aurait pu le faire la violence, et la conscience de l’humanité en a été profondément marquée. Dis-moi : les sociétés bouddhistes s’engagent-elles aussi activement dans l’action humanitaire que les chrétiens, par exemple ?

M. – Il reste beaucoup à faire en ce domaine. Regarde la communauté tibétaine en exil. Maintenant qu’elle a surmonté les épreuves de l’exode, le dalaï-lama lui rappelle sans cesse qu’elle doit se consacrer à des œuvres humanitaires. Il préconise la construction d’écoles et de cliniques pour aider les populations déshéritées des pays qui ont accueilli et continuent d’accueillir les réfugiés tibétains. Les bouddhistes, dit-il, devraient suivre l’exemple de leurs frères et sœurs chrétiens qui vont au-devant de la souffrance avec un dévouement et une détermination infatigables.

En Inde, le docteur Ambedkar, allié de Gandhi et principal rédacteur de la Constitution indienne, lui-même issu de la caste des intouchables, s’est converti au bouddhisme. Non seulement il a fait renaître le bouddhisme en Inde, sa terre d’origine, mais dans cet esprit il a consacré sa vie à améliorer le sort des intouchables. En Thaïlande, les monastères bouddhistes sont les plus grands centres d’accueil des malades du sida et de réhabilitation des toxicomanes. En 1991, l’abbé Prajak Kutajitto a lutté farouchement avec les villageois du petit bourg de Pakham pour protéger une vaste forêt menacée par les intérêts de grandes sociétés financières. Pour cela il a enduré des représailles et l’emprisonnement. En Birmanie, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, n’a cessé de mener un combat non violent contre la junte militaire au pouvoir depuis 1988. À New York, Bernard Glasmann a créé un réseau bouddhiste mondial d’entraide aux sans-abri5 et de protection de l’environnement. Il considère que le travail social et la pratique spirituelle ne font qu’un. Dans le monastère où je vis, nous allons inaugurer en octobre prochain une clinique ouverte à tous. La notion d’entraide est donc très vivante dans les sociétés bouddhistes, jusqu’au niveau des gouvernants. Mais il ne faut jamais perdre de vue la nécessité d’acquérir une discipline intérieure. On sous-estime trop facilement son importance parce qu’elle n’engendre pas de progrès matériels aussi spectaculaires et rapides que la technologie dérivée de la science. La science fascine au point de mobiliser toutes les énergies, et cette fascination peut conduire à penser que la vie intérieure n’est qu’une option facultative, voire un luxe.

T. – On estime très souvent que la spiritualité équivaut à une religion, à une simple croyance, ou, pis, à un culte superstitieux.

M. – Comme le fait remarquer le Dalaï-Lama, plus de la moitié de l’humanité n’est pas croyante. Beaucoup se déclarent catholiques, protestants, hindous ou musulmans parce qu’ils ont été élevés dans cette tradition. Mais lorsqu’ils sont confrontés aux aléas quotidiens ou aux grandes décisions de l’existence, ils ne tiennent pas vraiment compte des enseignements de leur religion. Ceux qui pensent et agissent en harmonie avec leur foi constituent aujourd’hui une minorité.

Il convient donc de distinguer la spiritualité au sens large, celle qui a pour objet de faire de nous des êtres humains meilleurs, et la religion. L’adhésion à une religion reste une option facultative, tandis que devenir meilleur est une nécessité. C’est pourquoi le dalaï-lama parle de « spiritualité laïque », au risque de choquer parfois les autres représentants religieux. Pour lui, il est clair qu’on ne peut pas écarter de la spiritualité plus de la moitié de l’humanité sous prétexte qu’elle n’est pas croyante. De la naissance à la mort, nous avons besoin de tendresse et d’altruisme, qu’il s’agisse de les recevoir ou de les prodiguer. Lorsqu’elles sont pratiquées de manière authentique, les grandes religions et traditions spirituelles permettent de développer l’amour, la compassion, la patience et la tolérance. Mais ceux qui sont dépourvus d’inclination religieuse ne doivent pas pour autant se sentir étrangers à cette démarche.

T. – Comment verrais-tu se développer dans la société occidentale cette possibilité d’une spiritualité laïque ?

M. – Il faudrait que notre formation personnelle et l’éducation en général revalorisent les valeurs humaines et éthiques qui favorisent la transformation intérieure. Les parents et les enseignants, qui, dans ce domaine, sont souvent tout aussi désemparés que les enfants, pensent que la spiritualité est une affaire personnelle et ne doit pas être incluse dans l’éducation. Or, il me semble que l’on devrait offrir dans les écoles la possibilité de connaître toutes les grandes traditions spirituelles du monde, et pas seulement leur histoire, mais l’essence de leur enseignement et de leur éthique. Concevoir la laïcité comme une absence totale d’éducation spirituelle est à mon sens un appauvrissement et une limitation de la liberté intellectuelle. Faute d’avoir été en contact avec des idées qui auraient pu les inspirer, nombre de jeunes pensent que la vie n’a aucun sens.

T. – Cela justifie-t-il pour autant de transformer l’école en « self-service » des croyances ? Il y a certes le danger de la perte des repères, mais il y a aussi le très réel danger du réveil des intégrismes. Et là, la laïcité traditionnelle, neutre par l’abstention, a sans doute du bon. Car, attention, vouloir mêler éducation et religion, c’est s’aventurer en terrain miné ! Cette voie peut mener à de redoutables excès, déraper vers un endoctrinement des enfants, comme ce fut le cas pour le mouvement « créationniste » aux États-Unis.

M. – C’est-à-dire ?

T. – En 1999, à l’orée du XXIe siècle, l’État du Kansas, aux États-Unis, a banni du programme scolaire la théorie de l’évolution de Darwin et celle du big bang sous prétexte qu’elles contredisaient les enseignements de la Bible !

M. – Il ne s’agit certes pas de mettre différents dogmes en compétition pour essayer de récolter un maximum d’adeptes ! Au contraire, libre de tout esprit partisan, cette approche permettrait d’offrir aux jeunes un éventail complet de ce que les grands courants spirituels ont à offrir, de mettre en évidence leurs convergences et leurs divergences, tout en faisant la part égale à tous les points de vue, agnosticisme y compris. Le problème actuel est que nous manquons de points de repère.

T. – Ce concept de spiritualité laïque me semble bien répondre aux interrogations de nos sociétés occidentales. Personnellement, il me convient parfaitement. J’essaie de vivre selon certains principes que j’ai appris dans la tradition bouddhiste tout en faisant mon métier d’astrophysicien. Par contre, ton exemple est extrême. Tu as quitté la société occidentale et la recherche scientifique pour te faire moine dans un monastère tibétain au Népal. Il est évident que tout le monde ne peut pas suivre ton cheminement spirituel.

M. – C’est bien ce que je cherchais à exprimer en disant que la spiritualité est destinée aussi bien à ceux qui vivent dans le monde qu’à ceux qui ont choisi une vie contemplative. Si la spiritualité était réservée aux moines et aux nonnes, ce n’est plus la moitié, mais 99,99 % de l’humanité qui en serait exclue ! La spiritualité commence par un travail sur l’esprit dont nous sommes tous capables. Toutefois, se contenter de connaissances théoriques, aussi complètes soient-elles, risque de faire de nous un de ces êtres qui ne se trompent sur rien, sauf sur l’essentiel !

1 – Shantidéva, La Marche vers l’Éveil, op. cit.
2 – Ce thème est magnifiquement développé dans le huitième chapitre de La Marche vers l’Éveil, op. cit.
3 – Le soutra qui résume authentiquement le dharma, dharma-samgiti-sutra (t. 238).
4 – Général José Bonett, cité dans une émission de la BBC en 1998.
5 – The Peacemaker Order ; consulter le site Internet peacemaker@zpo.org.

Extrait de   L’infini dans la paume de la main –  Du Big Bang à l’Éveil , Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

 


 

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