L’infini dans la paume de la main

Comment mener mon existence ? Comment vivre en société ? Que puis-je connaître ? Telles sont sans doute les trois questions qui reflètent nos principales préoccupations. Idéalement, la conduite de notre existence devrait nous amener à un sentiment de plénitude qui inspire chaque instant et nous laisse sans regret à l’heure de la mort ; vivre en société avec les autres devrait engendrer le sens de la responsabilité universelle ; la connaissance devrait nous révéler la nature du monde qui nous entoure et celle de notre esprit.

Ces questions ont donné naissance à la science, la philosophie, la politique, l’art, l’action sociale et la spiritualité. Toutefois, une compartimentation artificielle de ces activités ne peut que déboucher sur un dessèchement graduel de l’existence humaine : sans sagesse nourrie d’altruisme, la science et la politique sont des armes à double tranchant, l’éthique est aveugle, l’art futile, les émotions sauvages et la spiritualité illusoire. Sans connaissance, la sagesse s’étiole ; sans éthique, toutes ces activités sont dangereuses, et sans transformation spirituelle elles sont vides de sens.

L’infini dans la paume de la main

Pour la majorité des hommes, du XVIIe siècle à nos jours, la science est de plus en plus devenue synonyme de savoir ; par ailleurs, la croissance exponentielle de l’accumulation des informations n’est pas près de ralentir. Parallèlement, la pratique religieuse a décliné dans les sociétés laïques et démocratiques et s’est souvent radicalisée dans les sociétés régies par des religions d’État. Ce qui devrait normalement constituer l’essence de la religion – l’amour et la compassion – a connu des déviations tragiques, liées aux aléas de l’histoire.

Dogmatiques ou expérimentales, les grandes traditions spirituelles offraient, outre leurs conceptions métaphysiques, des règles d’éthique qui fournissaient des points de repère, parfois éclairants, parfois contraignants. De nos jours, ces repères s’étant peu à peu estompés, la plupart des hommes ne fondent plus ni leurs pensées ni leurs actes sur des préceptes religieux, même si, par tradition, ils adhèrent à une religion. Ils font plus volontiers confiance aux « lumières » de la science et à l’efficacité de la technologie qui permettra, espèrent-ils, de résoudre tous les problèmes futurs.

Certains considèrent pourtant que la prétention de la science à tout connaître sur tout est illusoire : la science est fondamentalement limitée par le domaine d’étude qu’elle a elle-même défini. Et si la technologie a apporté d’immenses bienfaits, elle a engendré des ravages au moins aussi importants. De plus, la science n’a rien à dire sur la manière de conduire sa vie.

En soi, la science est un instrument qui n’est ni bon ni mauvais. La porter aux nues ou la sataniser n’a pas plus de sens que de faire l’éloge ou la critique de la force. La force d’un bras peut aussi bien tuer que sauver une vie. Les scientifiques ne sont ni meilleurs ni pires que la moyenne des êtres et se heurtent comme tout le monde aux problèmes éthiques induits par leurs propres découvertes.

La science n’engendre pas la sagesse. Elle a montré qu’elle pouvait agir sur le monde mais ne saurait le maîtriser. De même nous échappe-t-elle : ses applications, à la manière d’un phénomène plus puissant que la simple addition de ses constituants, ont acquis un élan qui leur est propre. Face à cela, seules les qualités humaines peuvent guider notre utilisation du monde. Or ces qualités ne peuvent naître que d’une « science de l’esprit ». L’approche spirituelle n’est pas un luxe, mais une nécessité.

S’adonner pendant des siècles à l’étude et à la recherche ne nous fait pas progresser d’un pouce vers une meilleure qualité d’être, à moins que nous ne décidions de porter spécifiquement nos efforts en ce sens. La spiritualité doit procéder avec la rigueur de la science, mais la science ne porte pas en elle les germes de la spiritualité.

Extrait de « L’infini dans la paume de la main », de Mathieu Ricard et Thuan Trinth Xuan

 

Commentaires

  1. Merci pour cet article super intéressant, qui a l’avantage de présenter une analyse et sa synthèse. ” L’approche spirituelle n’est pas un luxe, mais une nécessité.” Je retiendrai cette phrase ô combien percutante et juste aujourd’hui (selon moi aussi).

    Je ne réponds pas au sondage car, pour le coup, j’ai animé des ateliers pratiques sur le centrage et l’ancrage, que je proposais en préambule à toute autre apprentissage. Aujourd’hui j’insisterais plus encore sur l’alignement!
    Ce que je peux te dire c’est que lorsque je me suis formée dans les années 1997 à 2000, quasi personne n’en parlait.

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