L’indestructible

Il est indispensable d’avoir des idées claires mais cela ne veut pas dire qu’il est nécessaire d’être agrégé ou docteur en philosophie pour progresser sur la voie. Des personnes qui n’ont pas fait des études poussées ont beaucoup de bon sens et de lucidité et des gens supposément très intelligents n’arrivent pas à comprendre ce qui concerne leur transformation intime.

Dans notre condition habituelle – que les doctrines traditionnelles qualifient de sommeil, d’esclavage, d’illusion et qui inclut la peur – nous avons à notre disposition un petit pouvoir : notre intellect. Je parle de l’intellect dans le sens d’une capacité à voir que trois et deux font cinq, c’est-à-dire la pure intelligence impersonnelle. Mais, en même temps, l’important est de comprendre que tout le « mal » vient du cerveau, du mental et des pensées. Le « bien » viendra aussi du cerveau et des pensées mais pas du fonctionnement mental habituel, ce fatras de cogitations déformant la réalité, interprétant, ressassant inutilement le passé, projetant sans aucune certitude sur le futur, extrapolant à partir d’un fait et en tirant une fausse loi tout à fait injustifiée.

 
L’indestructible
 

Notre « centre intellectuel » comporte donc deux aspects. Il y a d’abord le « mental », que nous avons à voir objectivement dans toute son illusion et ses erreurs. Et nous avons également tous, dès le départ, une certaine intelligence, celle qui donne accès, plus tard, à la recherche scientifique mais qui existe déjà chez l’enfant. Il est donc capital de voir lucidement les faits tels qu’ils sont. Notre démarche part de là. Le Bouddha a beaucoup enseigné mais il a dit aussi : « N’acceptez rien par respect pour moi, réfléchissez, vérifiez, trouvez vos propres exemples jusqu’à ce que vous soyez convaincus. » Certaines idées très inhabituelles ne seront peut-être pas évidentes pour vous tout de suite.

Ce qui domine chez l’homme ce n’est pas le désir, c’est la peur. On nous explique qu’au point de vue neurologique, la peur existe à l’état brut chez les animaux, ce qui les fait s’enfuir à la vue d’un prédateur. C’est la peur d’être attaqué, de mourir, l’instinct de survie. Mais pour nous, êtres humains, le thème de la peur devient beaucoup plus complexe et, du fait même, beaucoup plus intéressant à étudier.

Swâmi Prajnânpad a dit et répété une étonnante parole : « Fear is negative attraction, la peur, c’est le négatif de l’attraction. » Plusieurs la comprennent à un niveau qui n’est pas faux, mais qui n’est pas le niveau le plus important : si j’ai peur de quelque chose je vais finir par l’attirer. Si j’ai tellement peur d’un accident de voiture, je l’aurai tôt ou tard parce que je me conditionne intérieurement à faire exactement l’action maladroite – pas délibérément mais inconsciemment – qui prouvera que ma peur était fondée. Mais l’idée proposée par Swâmiji est différente : si nous avons peur de quelque chose, c’est que, d’une certaine manière, elle nous attire et que nous refusons cette attirance (ou cette attraction ou ce magnétisme). L’aimant attire le fer, pas le bois. Pourquoi avons-nous une affinité spéciale avec certains aspects de la réalité qui nous fascinent subtilement ? Il faut bien comprendre cette vérité de l’attirance ou de l’attraction. Il y a celle que nous reconnaissons mais à laquelle nous résistons consciemment : par exemple, un jeune prêtre sincèrement engagé dans le célibat et qui se découvre troublé par une paroissienne reconnaît : « Je suis très attiré, mais je ne céderai pas à cette fascination », ou, autre exemple simple : « Je reconnais que je suis très attiré par cette voiture de grand luxe dans la vitrine du concessionnaire mais elle est complètement au-delà de mes moyens et je ne l’achèterai pas. »

En revanche, il y a des attirances que nous n’assumons pas et qui n’en sont pas moins actives. L’aimant attire le fer sans demander son avis au fer. Quand une attraction s’exerce, nous avons l’impression que c’est nous qui le voulons : « Moi, c’est librement que je m’intéresse aux jolies voitures » – « Moi, c’est librement que je m’intéresse aux vêtements de tel couturier ». Mais il y a des attractions qui sont à l’œuvre et qu’en même temps nous refusons. Prenons cet exemple très simple : celui qui tombe maladroitement du grand plongeoir est irrésistiblement attiré physiquement par la pesanteur. Mais lui ne veut pas de cette attraction. Il est implacablement attiré et il refuse de l’être, comme le jeune prêtre émerveillé par une femme mais douloureusement divisé car cela le perturbe dans sa vocation. Certaines attirances s’exercent sur nous, que nous ne sommes pas d’accord pour ressentir. Nous ne voulons pas les reconnaître : si je reconnais cette attirance, que vais-je devenir ? On peut concevoir que, pour des raisons génétiques ou autres, un père soit sexuellement attiré par sa fille devenue adolescente. Il peut être d’accord pour se sentir attiré par les voitures de luxe qu’il n’a pas les moyens d’acheter mais censure et refoule le fait d’être attiré par sa propre fille. Je parle ici d’un père se considérant et considéré comme tout à fait normal. Cet homme ne peut pas assumer ce qu’il ressent, il ne peut pas le reconnaître. Le thème de l’inceste est quelque chose d’effrayant pour lui. Il ne peut pas le regarder d’une manière objective. Regarder d’une manière neutre ne veut certes pas dire approuver et devenir l’esclave de sa pulsion mais nous pouvons essayer de comprendre – et pas uniquement condamner – un être humain qui fonctionne sous l’emprise d’une dynamique sexuelle orientée dans cette direction.

Ce sont des exemples qui ne vous concernent sans doute pas mais l’expérience montre que, dans ce domaine, on entend mieux les exemples qui ne nous concernent pas. Parmi tous les aspects de la réalité, quels sont ceux qui exercent sur vous une attraction que vous refusez ? Et pourquoi certaines personnes ressentent-elles une peur particulière ? Une femme que je connais depuis des années ressent la peur d’être torturée. Or, en France, en Suisse, en Belgique ou au Québec, nous ne vivons pas dans un État policier où la torture est une possibilité immédiate et réelle mais dans un pays où sa probabilité est infime. Pourquoi éprouve-t-elle une sorte de fascination pour ce thème alors que personne ne souhaite être torturé ? Ce n’est pas « si j’ai peur de quelque chose, je vais l’attirer » mais « j’ai peur parce que je suis attiré par ce thème et je refuse cette attraction ».

Extrait de La paix toujours présente, Arnaud Desjardins

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