Les actes qui nous enfantent : Destin individuel et destin collectif (partie 2)

THUAN :  Tu dis souvent que, selon le bouddhisme, l’ego est une « imposture ». Si cet ego n’existe pas, qui fait alors l’expérience du bonheur et de la souffrance ?

MATTHIEU : Il y a une continuité qui permet de dire que « je » fais l’expérience des conséquences de mes actes, mais il ne s’agit nullement de la continuité d’une entité réelle et immuable. Cette continuité est assurée par le flux même de mes actes qui s’enchaînent naturellement les uns aux autres, ainsi que par le continuum de ma conscience. Qui dit flux dit changement perpétuel, ce qui exclut toute idée d’un invariant qui résiderait au sein de cette mouvance. Imaginer un tel invariant est semblable à l’illusion d’une personne qui regarde une rivière de loin et ne voit pas qu’elle coule. On trouve une explication analogue dans les questions que posa Milinda, roi de Bactriane, au moine bouddhiste Nagaséna, un siècle environ avant l’ère chrétienne. Voici un extrait de leur dialogue :

« Nagaséna, celui qui renaît est-il le même ou un autre ?
– Ni le même ni un autre.
– Donne-moi une comparaison.
– Si on allume un flambeau, peut-il brûler toute la nuit ?
– Assurément.
– La flamme de la dernière veille est-elle la même que la flamme de la seconde, et celle-ci la même que celle de la première veille ?
– Non.
– Y a-t-il donc un flambeau différent à chacune des trois veilles ?
– Non. C’est le même flambeau qui a brûlé toute la nuit.
– De même, Mahâraja, l’enchaînement des phénomènes est continu : l’un se montre en même temps que l’autre disparaît. […] Par suite, ce n’est ni le même ni un autre qui recueille le dernier acte de conscience (2). »

La notion d’un « moi », d’un être ou d’une conscience qui fait l’expérience du résultat des actes passés et des naissances successives n’est donc qu’une illusion.

 
Les actes qui nous enfantent : Destin individuel et destin collectif
 

T. – Comment se fait-il alors que l’effet du karma ne soit pas « perdu » dans ce processus ?

M. – Le moi, la personne qui vit le karma, bien qu’il n’ait pas d’existence absolue, a néanmoins une existence relative qu’on ne peut dénier. Le karma correspond à un flux de phénomènes qui maintiennent des connexions particulières pendant un certain temps et sont capables de remplir une fonction. Pourtant, chaque phénomène de ce flux est totalement impermanent, et il est impossible d’associer la notion d’un moi à un événement éphémère (une particule fugitive, par exemple). Tout comme celle du moi de la personne, l’existence du karma est purement conventionnelle, elle n’est jamais objective. L’un des pères de la cybernétique, Norbert Wiener, exprime poétiquement une notion tout à fait similaire : « Nous ne sommes que des tourbillons dans une rivière qui coule sans fin. Nous ne sommes pas une substance qui demeure, mais des tracés qui se perpétuent (3). »

2- Louis Finot, Milinda-Panha, Les Questions de Milinda, op. cit.
3- Norbert Wiener, The Human Use of Human Beings, Cybernetics and Society, New York, Avon Books, 1967.

Extrait de   L’infini dans la paume de la main –  Du Big Bang à l’Éveil , Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

 


 

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