Les actes qui nous enfantent : Destin individuel et destin collectif (partie 1)

La notion de karma a-t-elle un sens ? Quelle est sa relation avec les lois de causalité et avec l’idée d’un destin déterministe ? Si, selon le bouddhisme, l’ego et la personne sont illusoires, qu’est-ce qui pourrait transmigrer d’existence en existence ?

THUAN : Je voudrais te demander comment le destin individuel des êtres s’intègre dans la vision bouddhiste de la causalité ? Ce destin n’est-il pas déterminé par ce qu’on appelle le « karma » ?

MATTHIEU : Étymologiquement, karma veut dire « action ». Ce que nous faisons, disons et pensons, n’a pas seulement une importance morale, c’est aussi ce qui nous façonne et modèle notre monde. Notre représentation du monde résulte de la totalité des expériences vécues par notre conscience depuis des temps immémoriaux. Réciproquement, cette conscience est conditionnée par notre conformation physique, celle de notre cerveau et de notre système nerveux. Ici encore, on retrouve la notion de causalité réciproque. Ainsi que nous l’avons dit, la perception qu’ont les humains de l’univers est certainement très différente de celles des abeilles ou des chauves-souris. La façon dont fonctionne notre conscience est donc étroitement liée à ce que nous appelons « notre » univers. Des expériences similaires, vécues dans de nombreuses existences passées, font que des groupes d’êtres particuliers partagent la même perception du monde. On distingue un karma collectif et un karma individuel. Le premier définit notre perception générale du monde, en tant qu’être humain, et le deuxième nos expériences personnelles.

T. – Des êtres qui vivraient sur d’autres planètes de l’univers, qui n’auraient pas eu la même expérience passée que les humains, auraient alors une perception du monde phénoménal légèrement différente de la nôtre ? Je dis « légèrement » car, dans les grandes lignes, nous partageons tous la même histoire cosmique : le big bang, la formation des galaxies, des étoiles et des planètes, ainsi que l’émergence de la vie, si tant est qu’elle existe ailleurs que sur Terre. Nous sommes tous faits d’éléments chimiques fabriqués au cours du big bang et dans les creusets stellaires. Nous sommes des poussières d’étoile. Ceux que nous appelons extraterrestres, en admettant qu’ils existent, ont eu une autre étoile pour source d’énergie et habitent une planète différente. L’évolution biologique y a peut-être emprunté une autre voie, mais, tout compte fait, ce sont des différences de détail. La même remarque s’applique aussi au million d’autres espèces vivant sur terre : elles partagent la même histoire cosmique, leur degré de conscience est simplement moins élevé (1).

 
Les actes qui nous enfantent : Destin individuel et destin collectif
 

M. – Nous sommes tellement attachés à notre perception du monde qu’il nous semble évident que toute forme d’intelligence avancée doit automatiquement le percevoir de la même façon que nous. Je pense que les façons dont une fourmi et un être humain perçoivent le monde doivent être considérablement différentes. Quelle est la signification du big bang pour une chauve-souris ? Des formes d’intelligence autres que la nôtre pourraient avoir des perceptions du monde totalement incompréhensibles pour nous. Nous avons déjà du mal à comprendre le temps comme quatrième dimension, et voilà que les physiciens des supercordes nous parlent de dix ou onze dimensions ! Imagine comment une conscience qui percevrait les choses à l’échelle atomique verrait le monde…
Un Bouddha, qui n’attache aucune solidité aux phénomènes, voit le monde de façon totalement différente de la nôtre. Comme je l’ai mentionné, celui qui est parvenu au stade ultime de la voie contemplative perçoit les phénomènes comme le déploiement de la « pureté infinie », ce qui veut dire qu’il est libre de tout attachement illusoire à leur réalité propre, et comme une « égalité parfaite ». Ici, égalité signifie que tous les phénomènes sont également dénués d’existence propre. Cette perception est fondamentalement différente de notre perception ordinaire du monde. Au regard de cette différence, l’accord sur les distances entre les étoiles et leur composition chimique est d’une importance secondaire. Si tu rêves que tu es roi, la vraie question est de savoir si ton rêve est ou non réalité ; le style et les couleurs de ton habit royal, la forme de ses boutons sont des questions anecdotiques.
Les textes bouddhistes parlent d’une infinité de mondes où évoluent différentes formes de vie, et ils les décrivent de façon très imagée. Quelle que puisse être leur réalité physique, on ne peut manquer de faire des rapprochements amusants : certains de ces mondes ont la forme d’une roue en constante giration (les galaxies spirales ?) ou ressemblent à des gueules de lion (les trous noirs ?) ; il y a des mondes plats (à deux dimensions ?), des mondes semblables à des volcans crachant du feu (les novae ?), des mondes en forme de tourbillon, de nuage de flammes, de draperie de lumière, de spirale, d’arborescence, d’ellipse, de faisceau lumineux, d’entrelacs de joyaux, de pure lumière, de rivière et de disque, chacun d’entre eux contenant de nombreux autres mondes.

T. – La perception du monde varie non seulement selon les différentes espèces vivant sur terre ou dans le cosmos, mais elle change aussi en fonction du temps, à mesure que de nouvelles données apparaissent. Les modèles d’univers (je dis « univers » pour être plus court) se sont succédé à travers les cultures et les époques. Chaque univers fournit un langage commun aux membres de la société qui l’ont conçu, et contribue à la cohérence de cette société en fournissant une croyance en une origine et une évolution collectives. Nous sommes ce que nous savons. Un univers est comme un être humain : il naît, atteint son apogée, entame son déclin et disparaît, remplacé par un autre. Bien souvent, le déclin et la disparition sont provoqués par le contact avec une autre culture plus dynamique, de nouvelles idées ou observations qui ne cadrent plus avec l’ancien univers. Ainsi, l’humanité a connu l’univers mythique, l’univers géocentrique, l’univers héliocentrique, et maintenant l’univers du big bang, qui ne sera certainement pas le dernier. Il serait bien étonnant que nous ayons le mot de la fin. Les images de l’univers bouddhique sont certes étonnantes. Le Bouddha pensait-il déjà à des formes non humaines, n’évoluant pas de la même façon que nous dans un environnement totalement différent ?

M. – Dans la cosmologie classique du bouddhisme, on mentionne six classes d’êtres, dont deux seulement nous sont perceptibles : les humains et les animaux. Les quatre autres n’ont rien à voir avec les formes de vie que nous connaissons. Il y a aussi des états « sans forme ». Nombre de ces descriptions ne correspondent, pour nous, à aucune réalité physique.

T. – Ces êtres voient-ils le même monde phénoménal que nous ? En d’autres termes, partagent-ils le karma collectif des espèces vivant sur Terre ?

M. – Tout est une question de degré. Le monde « sans forme » ne doit évidemment pas avoir grand-chose en commun avec le nôtre, puisqu’il correspond à des états de conscience qui, selon le cas, n’ont pour objet qu’un vaste espace, la conscience elle-même, ou qui n’ont simplement pas d’objet. Comment imaginer les perceptions d’êtres faisant l’expérience d’états d’existence aussi éloignés du nôtre ?

T. – Puisque le karma collectif et le karma individuel sont tous deux définis par des événements passés, n’en revient-on pas à une certaine forme de déterminisme ?

M. – Non. Le karma n’est pas une fatalité, mais le reflet de la causalité, laquelle implique non seulement nos actes, mais aussi les intentions qui les animent. Lorsqu’un certain nombre de causes et de conditions sont réunies, bien que leur résultat ne soit pas aléatoire, le libre arbitre nous permet d’intervenir sur le cours des choses. Nous ne sommes donc jamais prisonniers d’un déterminisme absolu dans lequel passé et futur ne formeraient qu’un seul bloc. Ce libre arbitre permet à la créativité d’être constamment présente dans notre expérience de la vie. L’Anguttara Nikaya rapporte ces paroles du Bouddha :
« Mes actes sont ma possession,
Mes actes sont mon héritage,
Mes actes sont la matrice qui m’enfante,
Mes actes sont mon refuge. »
Le karma ressemble plus à un potentiel, à une lettre de crédit ou à une dette qu’à une nécessité. On pourrait le considérer comme une loi naturelle faisant intervenir la conscience. Selon cette loi, une pensée ou un acte positif conduit au bonheur, et une pensée ou un acte négatif au malheur. Une pierre tombe sous l’influence de la gravité, à moins que l’on exerce sur elle une nouvelle force, par exemple en l’attrapant au vol pour la relancer vers le haut. De la même façon, on peut transformer le processus karmique avant qu’un acte ait produit ses effets plaisants ou douloureux. On peut, avant que les émotions négatives n’aient porté leurs fruits, réparer un tort commis envers les autres, contrecarrer la haine par la patience, remédier à l’avidité par le détachement, à la jalousie par la joie de voir quelqu’un heureux. La loi du karma ne signifie pas que notre sort soit scellé depuis toujours et à jamais et que nous fonctionnions comme des automates qui s’ignorent. À chaque instant nous faisons l’expérience de l’interaction de notre passé avec le présent et nous sommes libres de construire le futur, de laisser s’exprimer l’amour ou la haine.
Nous sommes le résultat d’un grand nombre de décisions prises librement, même s’il est parfois difficile de s’émanciper de l’influence de nos tendances karmiques. Cette émancipation est au cœur du travail intérieur. Ce que nous deviendrons dépend donc de l’usage que nous faisons de cette liberté. Il n’y a pas d’acte fortuit ; chaque acte est sous-tendu par une intention. La notion de responsabilité morale est donc facile à comprendre : ainsi que je l’ai mentionné au début de nos entretiens, il n’y a pas de Bien ni de Mal, mais seulement le bien et le mal que nos pensées et nos actes engendrent. Nous sommes responsables de nos vies comme l’architecte (l’intention) et le maçon (l’acte) répondent de la qualité d’une maison.

T. – Il n’est donc pas nécessaire d’envisager un principe organisateur qui rétribue le bien et le mal par le bonheur ou la souffrance.

M. – Personne ne tient le compte de nos actes, mais tous nos actes comptent. Le bonheur et la souffrance sont le résultat de l’ensemble de nos pensées, de nos paroles et de nos actes, qu’ils soient accomplis dans cet univers, dans cette vie ou dans les précédentes. C’est un ensemble infiniment complexe de facteurs interdépendants dont, grâce à notre libre arbitre, nous pouvons modifier le cours à chaque instant. Ce que la loi du karma affirme, c’est que, si nous n’intervenons pas, nos actes, une fois accomplis, produiront immanquablement leurs effets. Si tu sèmes au vent une poignée de graines composées pour moitié d’herbes vénéneuses et pour moitié de fleurs et de plantes bénéfiques, et que tu n’interviens plus après que les graines ont quitté ta main, tu récolteras pour moitié de l’aconit, de la ciguë et autres plantes toxiques, et pour moitié des myosotis, des roses et des plantes médicinales. Une phrase souvent citée dans le bouddhisme dit : « Si vous voulez savoir ce que vous avez fait, regardez ce que vous êtes ; si vous voulez savoir ce que vous deviendrez, regardez ce que vous faites à présent. »

T. – Ainsi, ce qui nous arrive dans cette vie est la conséquence directe de nos actions et pensées au cours de nos vies antérieures. Car n’est-il pas vrai que le concept de karma est nécessairement lié à celui de renaissance au cours de vies qui se succèdent ? Pour moi, cette croyance en de nombreuses vies apaise l’angoisse de la mort. Le concept de karma offre une explication plausible à l’existence d’enfants prodiges. Mozart, pianiste accompli et compositeur prolifique à cinq ans, n’aurait-il pas acquis sa virtuosité dans ses vies antérieures ? Elle permet aussi de comprendre pourquoi certains enfants sont, dès leur plus jeune âge, en proie à de terribles souffrances ou à des maladies graves : ne serait-ce pas parce qu’ils récoltent ce qu’ils ont semé dans des vies antérieures ?

M. – Ce genre d’opinion soulève des tollés d’indignation en Occident. Comment peut-on ainsi accuser des enfants innocents de forfaits dont ils n’ont pas la moindre idée, auxquels ils semblent complètement étrangers ? Cette indignation est parfaitement justifiée si on ne croit pas aux existences passées. Mais même pour le bouddhiste, il ne s’agit pas de blâmer des innocents, mais de manifester encore plus d’amour envers ceux qui souffrent. On ne blâme pas un amnésique qui ne se souvient pas qu’il s’est brûlé en mettant la main dans le feu : on le soigne, on essaie de comprendre ce qui s’est passé et on lui montre comment éviter de se brûler à nouveau. Les notions de condamnation et, a fortiori, de châtiment sont étrangères au bouddhisme. Celui qui agit sous l’emprise de la haine, de la jalousie ou de la passion est semblable à un malade mental. S’il est dangereux, il faut l’empêcher de nuire. Ensuite, il faut le soigner. Notre but doit être simplement d’éviter les souffrances. Il ne sert à rien d’être déprimé ou paralysé par un sentiment de culpabilité, mais il est utile de regretter nos méfaits pour éviter de retomber dans les mêmes souffrances.

1- On connaît un million quatre cent mille espèces vivant sur Terre, mais il en reste tant à découvrir que leur nombre exact peut atteindre entre dix et cent millions. La très grande majorité est constituée par les insectes (sept cent cinquante et un mille espèces différentes) et les plantes (deux cent quatre-vingt mille espèces), les animaux autres que les insectes ne représentant que deux cent quatre-vingt mille espèces. Le reste est constitué par les bactéries, virus, algues, protozoaires et champignons. Voir E.O. Wilson, The Diversity of Life, Harvard University Press, Cambridge, 1992.

Extrait de : L’infini dans la paume de la main –  Du Big Bang à l’Éveil , Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

 


 

Laisser un commentaire