L’emprise des désirs

Le lot commun des êtres humains est d’avoir des désirs dont ils sont esclaves, qui les aveuglent à l’ensemble de la réalité et Dieu sait si ces désirs, qui ont conduit à tant de souffrances et tant de violences, peuvent être puissants. Or toutes les spiritualités proposent de se libérer progressivement, c’est-à-dire de diminuer l’emprise des désirs – et de leur contraire, les peurs –, donc de se détacher du monde extérieur pour être de plus en plus disponible à la réalité intérieure. Il s’agit de trouver en soi-même, dans son être, ce qu’on a cherché si longtemps au-dehors dans le monde de l’avoir : l’épanouissement, la plénitude, la non-frustration. Telles sont les données de base universelles de toute spiritualité. L’homme est un être de désir, mené par les désirs, et la sagesse implique d’être libre de la contrainte que les désirs exercent sur nous.

 
L'emprise des désirs
 

Or un être humain à qui la vie ne permet pas d’accomplir un désir, quel qu’il soit, en souffre certainement, mais certains de ceux que je rencontre réussissent à en souffrir encore plus, persuadés que le non-accomplissement de leurs désirs devient l’obstacle majeur à leur libération. Cette idée ne fait que renforcer le désir et le rendre encore plus contraignant. Un homme ou une femme qui n’a jamais entendu parler du chemin reconnaît qu’il voudrait tellement pouvoir s’offrir cette voiture de sport ou qu’elle a très envie de ce manteau de fourrure. Cela leur fera mal d’y renoncer, mais sans aller plus loin. Certains aggravent leur souffrance en arrivant à cette conclusion que je caricature à peine : comme je ne peux pas acheter cette voiture de sport, c’est atroce, je n’atteindrai jamais l’éveil. Qui a pu imaginer un tel contresens ? N’est-il pas paradoxal d’aboutir à cette impasse alors que n’importe quel disciple sérieux d’une autre voie est convaincu que, même s’il n’accomplit pas certains désirs, il peut trouver la libération par la méditation, la prière, le lâcher-prise, l’effacement de l’ego ?

Bien entendu, le thème de l’accomplissement des désirs est beaucoup plus subtil et, disons-le, beaucoup plus intelligent que cette approche erronée. Il ne se conçoit que dans la fidélité, l’honnêteté, l’humilité, par rapport à soi-même. Où en suis-je réellement aujourd’hui, comment suis-je engagé sur le chemin et quel est mon but ? Mon but est-il de changer en profondeur, ai-je envie de devenir plus adulte, plus mûr, plus libre ?

Il est certain que l’ego trouve tout à fait merveilleux d’entendre quelqu’un lui dire : « Si vous voulez devenir un être vraiment spirituel, accomplissez vos désirs consciemment et pour en être libre, c’est le chemin de la sagesse. » J’ai eu bien souvent l’occasion de préciser que cet accomplissement des désirs ne pouvait être juste que s’il était en effet vécu consciemment et sans jamais perdre de vue le but qui est la liberté par le détachement. Moyennant quoi certains se sont crus engagés sur la voie en satisfaisant mécaniquement leurs désirs mais en rajoutant une petite formule magique : « J’accomplis ce désir, mais… consciemment et pour en être libre. »

Librement inspiré de Arnaud Desjardins, Véronique Loiseleur, La Voie et ses pièges.

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