La vie intemporelle

Ainsi la mort, en essence, n’est pas l’opposé de la vie mais sa condition même, l’instrument de sa richesse, le principe de tout devenir, de toute conscience, la source des fraîcheurs précieuses et des renouvellements infinis.

Aucune vie qui ne soit pénétrée, tissée de mort. L’une et l’autre sont comme les pôles, les fonctions constitutives de l’ultime réalité, qui n’est ni mort ni vie (aux sens mutuellement exclusifs de ces termes), mais incessante oscillation de la mort à la vie, et de la vie à la mort; du non-être à l’être et de l’être au non-être.

Intégrer la mort dans la vie, c’est prendre pleine conscience du caractère transitoire de toute possession; c’est retirer à notre expérience de la présence du monde et de nous-même tout caractère possessif. sans que, néanmoins, cette renonciation à nous emparer des choses s’accompagne d’une désaffection à leur égard, sans que nous cessions de leur accorder la même attention aiguë que nous leur prêtions quand nous avions le sentiment de les posséder.

En d’autres termes, le dépassement de l’antithèse entre la vie et la mort, telles que nous les concevons communément, consiste en une conscience non possessive des êtres et des choses : en un rapport avec ces êtres et ces choses qui est exclusif de tout sentiment d’appropriation personnelle.

La vie intemporelle

On est concentré sur l’être ou l’objet présent comme s’il devait occuper à lui seul et toujours tout l’horizon de l’esprit : et cependant on ne s’efforce pas plus de le retenir que si on le considérait comme déjà perdu. La synthèse de la vie et de la mort, dans l’instant présent, est à ce prix. Si l’on s’écarte de cet équilibre vers la mort, l’idée de dépossession l’emporte, et l’on parvient à l’indifférence. En réalisant à l’excès la fragilité des choses, on s’en désintéresse et on s’en détourne. Si l’on s’écarte du même équilibre en direction de la vie, on tombe dans le mirage du fonctionnement indéfini et dans l’esclavage du sens possessif. »

On observera, enfin combien simplement et directement Krishnamurti nous ramène, du problème classiquement insoluble de la mort, aux problèmes significatifs de la vie. Il lui suffit de nous faire remarquer que nous avons peur de la mort parce que nous n’avons jamais vraiment vécu. Par cette remarque, notre peur de la mort se trouve soudainement reliée à toute notre vie psychologique. Elle s’intègre dans le problème général de vivre. Il ne s’agit plus de savoir ce qui se trouve au-delà de la mort, mais pourquoi nous ne vivons pas vraiment dans le présent, et comment nous pourrions enfin vivre.

De cette immortalité qu’il nous propose et dont j’ai tenté de cerner la notion, disant bien moins ce qu’elle est — et qui est indicible — que ce qu’elle n’est pas, Krishnamurti devait affirmer plus tard, en des termes d’une émouvante poésie, qu’elle consiste à « entrer vivant dans la maison de la mort ». Cette « maison de la mort », où l’on entre vivant, n’est pas la maison des morts, mais celle des vivants, celle de l’intemporalité vécue. On n’en franchit pas la porte en succombant à une pression extérieure, naturelle et irrésistible, mais délibérément, et au terme d’une transformation intérieure difficile.

Nous pouvons nous y établir dès à présent, en parvenant à l’expérience de la vie intemporelle, et en faire notre quotidienne demeure. En y pénétrant, nous entrerons du même coup dans ce « royaume de bonheur » où, au sortir de sa crise libératrice. Krishnamurti appelait ses auditeurs à pénétrer.  Pour lui, en effet, le bonheur n’est qu’un autre nom de la vie intemporelle.

Extrait de “L”homme et son Message” de Krishnamurti 

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