« Je » et « moi »

Les choses existantes comme les choses non-existantes sont saisies comme étant réelles.  La notion chrétienne de Dieu est un bon exemple du non-existant. Dieu, en tant que signifiant vide, peut être défini comme on veut – il n’y a rien de visible ou de tangible pour contredire votre définition. Si vous avez de jeunes enfants, vous avez pris l’habitude de vous coucher sur le lit avec eux et de commencer à dire: « Il était une fois…» Quelque chose vous vient à l’esprit et une petite histoire se développe. Nous faisons cela, parce que durant toute notre vie, nous ne faisons rien d’autre que de nous raconter des histoires. Nous savons très bien être séduits par des récits et séduire d’autres personnes avec des récits.

Le texte dit : « Liés par la confusion de l’auto-identification, vous faites l’expérience d’un moi qui pratique la saisie ». Ainsi, nous commençons à sentir : « Oh, c’est moi qui suis en train de faire cela. Je suis celui qui fait cela. Quelque chose se passe. Quelqu’un est en train de construire cela. Ça doit être moi. » Les termes « je » et « moi » sont très intéressants.

« Je » est comme un chasseur-cueilleur. Il est toujours à vadrouiller dehors, très activement occupé à regarder le monde pour essayer de ramener à la maison des choses pour « moi », qui est là pour faire la soupe. « Je » va sans cesse s’intéresser à de nouvelles choses qu’il utilisera pour construire une impression de « moi », une base stable à qui il peut amener l’expérience.

Mon moi n’est pas une chose, c’est une relation, la relation que j’ai avec moi-même. Je pense à moi-même, je peux être fier/triste/effrayé/démuni, etc., à mon sujet. « Je » et « moi » sont des points dans un dialogue, un dialogue qui relie un vaste registre d’événements, de qualités, d’émotions, de jugements, de concepts pour en faire un récit – en apparence cohérent – de moi-même en tant que présence continue et qui se confirme. Plus nous manipulons le langage avec sophistication, plus nous sommes capables de détourner les surprises et les conflits susceptibles de nous arrêter sur nos rails et de nous amener à remettre en question qui nous sommes.

 
Je et moi
 

Vous pouvez voir comment cela se développe en observant les enfants jouer. Par exemple, le petit Paul est parfois dans le bac à sable, et vous pouvez voir qu’il a un visage très ouvert et souriant. Il va vers les autres enfants en exprimant de façon tout à fait directe: « Je t’aime bien ». Puis un autre petit enfant le pousse et lorsqu’il tombe, il a l’air surpris. Il lui est arrivé quelque chose. Quand il marchait à la rencontre de l’autre personne, son visage rayonnait et son corps était très ouvert, mais lorsqu’il tombe, il rentre en lui-même. « Il m’est arrivé quelque chose. » Mais il est très innocent et très ouvert, et il n’a pas encore trop de mémoire. Son sens de « moi » n’est donc pas très fort. Et il est prêt à essayer encore avec un cœur ouvert.

Lorsqu’il sautille, il s’attend complètement à ce que les gens apprécient et quand ils rient, il pense: « Oh, c’est formidable. » Il a très peu conscience que l’on pourrait se moquer de lui. Si cette innocence nous touche tant, c’est que nous l’avons perdue. Nous avons tous une histoire bien plus longue. Nous avons beaucoup plus de blessures. Nous avons de grosses contusions tout autour du cœur, ce qui nous rend beaucoup plus sensibles à ce que les gens pensent de nous.

Et nous faisons preuve d’une sophistication bien plus grande dans nos manœuvres pour essayer de faire en sorte que les gens nous aiment. Nos expériences douloureuses ont amené les cinq poisons (la stupidité, la colère, le désir, la jalousie et la fierté) jusqu’au centre de notre monde. Notre intense impression d’être une personne séparée a conduit à une anxiété à propos de notre sécurité dans le monde. Cela nous mène à l’aversion et à l’attachement, car nous avons très envie de prédire et de contrôler notre relation avec l’environnement. De là émergent toutes les autres positions figées et défensives.

Et ainsi, le monde que nous rencontrons est recouvert et envahi d’une quantité d’humeurs subtiles faites d’espoirs et de craintes, de doutes, de jalousies, d’orgueil. Par conséquent, lorsque nous regardons autour de nous, nous avons un ressenti complexe qui nous dicte quels sont les visages que nous pouvons regarder, et sur qui nous devrions éviter de poser les yeux. Ce n’est pas du tout un endroit neutre. La force des projections, des interprétations et des réactions impulsives nous maintient occupés à essayer de rester en bonne position.

Librement inspiré de Nuden Dorje – Le miroir au sens limpide
 


 

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