Eloge de la lenteur

On remarque qu’une société est en danger quand ses vieux accélèrent le rythme au lieu de le ralentir. On se demande où ils vont tous si vite. Je vois les gens courir dans les allées de ce grand magasin, chacun piétinant l’autre pour trouver la bonne aubaine, ensuite pour passer à la caisse, alors que de longues heures les attendent encore avant que ne s’achève cette journée.

Cette impatience se manifeste même dans les avions. À peine l’atterrissage terminé, ils se tiennent dans les allées, comme s’il était possible de quitter l’avion avant l’ouverture des portes. On sent cette frénésie jusque chez les passagers du fond qui savent pourtant qu’ils ne pourront pas sortir avant tous ceux, nombreux, qui les précèdent. L’impression qu’on vient d’annoncer une bombe dans l’avion. Ils imposent ce rythme un peu partout dans la vie.

Même au café où la moindre hésitation de votre part entre un café court et un café allongé fait fuir le serveur qui ne reviendra pas avant d’avoir servi tous les autres clients du café. Toujours la sensation d’avoir passé son tour. Ceux qui trouvent ce rythme trop rapide n’ont pas de solution pour le ralentir. À bout de souffle, ils finissent par se parquer comme une vieille voiture. On a un pareil choix à quatre-vingts ans, pas à quarante — comme j’ai vu quelqu’un le faire.

 
Eloge de la lenteur
 

On semble ignorer, et l’âge n’est pas important pour goûter un pareil plaisir, ce luxe de s’asseoir sur son balcon pour regarder, à travers les branches d’un grand arbre feuillu, le spectacle de la rue en mouvement. Personne ne semble intéressé à regarder parfois passer les choses. Cette alternance entre les fonctions d’acteur et de spectateur donnait son sens au grouillement humain. Sinon, dans quelque temps, on ne pourra plus faire de différence entre l’agitation humaine et celle d’une colonie de fourmis. Si on bouge sans cesse, il n’y a plus de mouvement. Le mouvement n’existe que dans la possibilité d’un arrêt. L’immobilité est au cœur du mouvement.

Mais qui organise cette course folle ? Et pour aller où ? Chacun fait ce qu’il veut de sa vie, mais ma vie, que je le veuille ou non, n’échappe pas au rythme collectif. J’observe la petite famille qui habite de l’autre côté de la rue. Les parents viennent de sortir, en laissant leur fils avec ses grands-parents. Cet enfant qui joue dans le jardin se sent subitement perdu parce qu’il vient de se retourner sans trouver le regard bienveillant de ceux qui devraient être attentifs à ses exploits. Les grands-parents, plongés dans des dépliants touristiques, sont occupés à organiser des voyages qui les mèneront autour du monde. Ils sont dans une fringale de villes où les musées alternent avec les restaurants. Ils vont sûrement tout photographier afin que leur petit-fils puisse se souvenir d’eux plus tard. Spontanément, on demande aux gens comment ils vont, mais pour mieux les situer, il faudrait chercher plutôt à savoir où ils vont.

Vous devez vous cantonner dans le concret car on vous coupe la parole dès qu’on a capté le sens de ce que vous voulez dire. Je me demande ce qu’on fera quand on aura capté le sens de ce que vous êtes — votre essence. Plus rien à se dire alors ? Cette impatience se manifeste aussi dans la circulation où toutes les frustrations sont étalées sur la voie publique. Je suis toujours étonné de voir une voiture couper la route à quelqu’un pour se stationner cent mètres plus loin. J’imagine bien Woody Allen commentant, avec son humour particulier, une pareille situation.

C’est qu’on voudrait arriver là-bas avant tout le monde, même si c’est pour aller se fracasser contre un mur. Le premier qui meurt aura gagné la course de la vie. Je me souviens qu’il fut un temps, et c’était hier, où la vie était représentée par une montagne qu’il fallait grimper le plus rapidement possible, dans l’excitation d’arriver au sommet pour voir le paysage de l’autre versant. On comprend tout de suite qu’on s’est fait arnaquer, et tous les mystères dévoilés, on n’a plus aucun goût d’arriver en bas. On tente, en vain, d’expliquer à ceux qui nous suivent de ne pas se dépêcher. Ce serait trop bête de courir ainsi à sa propre fin. Le mot d’ordre : ralentir.

Ce qui est merveilleux, c’est qu’en ralentissant on parvient enfin à mieux apprécier le paysage, et à s’intéresser à autre chose qu’à nous-mêmes. Jusqu’à se faire avaler par le grand spectacle du monde avec les arbres, les gens, les sentiments, tout ce qui vibre en ce moment autour de nous. Mais pour mesurer une pareille ardeur, il faut ralentir. Je ne pense pas que tout le monde devrait ralentir, sinon on perdrait un élément inhérent à la vie : la vitesse.

Cette folie qui nous fait croire que tous ceux qui ne vivent pas à notre rythme mènent une vie médiocre. Je me souviens de cet après-midi sans fin où je me trouvais sur la galerie de la maison de Petit-Goâve avec ma grand-mère. Sans rien à faire depuis trois heures : elle dégustant son café, et moi observant les fourmis en train de dévorer un papillon mort. On voit toujours une voiture, couverte de poussière, venant de la capitale, qui passe sans même ralentir. J’ai eu le temps de croiser le regard de commisération de la femme assise à l’arrière. Elle semblait se demander quel goût pourrait avoir une vie sans cinéma, ni télévision, ni théâtre, ni danse contemporaine, ni festival de littérature, ni voyage, ni révolution. Eh bien, il reste la vie nue. Mais à l’époque j’étais si pris par mon enfance que je ne m’étais pas aperçu qu’il me manquait de tels gadgets. Cette femme, dans la voiture couverte de poussière, n’avait pas remarqué qu’il se jouait, sur cette petite galerie, un spectacle pas moins absorbant que le leur.

J’observais les fourmis tandis que ma grand-mère me regardait. Je me sentais protégé par son doux sourire. La voiture pouvait poursuivre son chemin vers je ne sais quelle destination. Il reste cette scène qui traîne dans ma mémoire encore éblouie : celle d’une grand-mère et de son petit-fils figés dans l’éternel été de l’enfance. Nous ne faisions rien de mal cet après-midi-là. Et c’est cela à mon avis le seul sens à donner à sa vie : trouver son bonheur sans augmenter la douleur du monde.

Extrait de « L’art presque perdu de ne rien faire », Dany Laferrière.

 


 

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