À quoi servent les crises ? Se battre et s’enliser (2/3)

En fait, la crise n’existe vraiment que dans la mesure où nous y résistons. Et elle durera aussi longtemps que nous nous accrocherons aux repères que nous avons perdus.

Nous nous battons pour retrouver ce que nous aimions, pour éviter la rupture. Nous ne pouvons accepter qu’une nouvelle donne s’impose à nous pour la suite de notre vie. Nous voulons retrouver le poste de travail que nous venons de perdre, la maison que nous avons dû quitter, faire revenir le conjoint qui est parti, récupérer ce que la vie nous a pris, notre santé, nos habitudes, notre rêve, etc. Nous refusons de continuer à vivre autrement. Nous voulons remonter le cours de ce temps impitoyable qui nous force à changer, à vieillir, à modifier notre existence.

J’ai toujours été frappé par ces patients qui arrivent à ma consultation en disant : « Ma vie change mais je ne veux pas changer ; j’ai perdu ce que j’aimais, aidez-moi à le retrouver, à redevenir comme avant ! » Dans la majorité des cas, c’est impossible. Les patients souffrent alors d’autant plus qu’ils s’accrochent à ce qu’ils ne veulent pas lâcher, à leur peur de l’inconnu, à leur refus d’une vie différente.

Le travail thérapeutique consiste à accompagner le patient dans une ouverture progressive à une capacité de remise en question. C’est à ce dernier de découvrir, au fil des séances, que sa vie tout entière peut être perçue comme une grande aventure, dont les crises et les malheurs, autant que les espoirs et les réussites, nous forcent de façon irréversible à accepter une autre relation avec l’inconnu. C’est notre seule façon d’évoluer, à condition bien sûr de penser que l’être humain est digne d’évolution. Si l’on considère que l’homme vient du néant, qu’il ne va nulle part et que la vie ne sert qu’à supporter tant bien que mal les années qui séparent une naissance inutile d’une mort inexplicable, alors ce que j’écris ici n’a aucun sens. Nous reviendrons plus tard sur ce point que je trouve absolument primordial.

 
À quoi servent les crises
 

Notre résistance au changement est d’autant plus compréhensible que l’équilibre précédent nous comblait, mais il faut bien réaliser que c’est l’attitude de refus qui renforce notre souffrance. Cette compulsion à revenir en arrière est contraire au cours des choses.

Il y a bien sûr des situations où nous devons nous battre pour survivre. Si vous êtes victimes d’une fracture ou d’un cancer, allez voir un médecin sans faire trop de philosophie. Si vous avez la force de lutter contre un agresseur, faites-le. Nous devons nous protéger, nous et notre famille. Le fatalisme n’est pas de mise. Si nous arrivons à changer ce qui peut l’être, n’hésitons pas à le faire, mais pour progresser, pas pour conserver le statu quo.

Et demandons-nous quand même si c’est comme cela que nous serons le plus heureux… Car bien souvent ce n’est pas si clair. Nous avons trop tendance à nous battre pour retrouver le passé plutôt que pour construire un avenir meilleur.

Quelles questions se poser ?

Puisque lutter contre les vents est stérile, utilisons-les ou alors changeons d’altitude. Nous devons ainsi garder, lors de chaque crise, le recul nécessaire pour nous poser ces cinq questions fondamentales, l’une après l’autre, et y répondre, si possible par écrit :

1. À quelle altitude me trouvais-je précédemment et dans quelle direction étais-je poussé ?

2. Où suis-je maintenant et quelle est ma direction ?

3. Dans quelle autre direction aimerais-je que ma vie m’emmène ? Ou alors, mais la question est un peu plus difficile : Dans quelle direction la vie devrait-elle m’emmener ?

4. Quelle altitude dois-je atteindre pour cela ? En d’autres mots, quels sont les outils, les ressources, que je n’ai pas encore à ma disposition et que je devrais acquérir grâce à cette crise pour que ma vie prenne une meilleure direction ?

5. Quel lest faut-il passer par-dessus bord ? De quelles habitudes, croyances ou perceptions dois-je me débarrasser ?

Les réponses à ces questions nous montreront ce que la situation peut nous enseigner, et de quoi nous avons besoin pour évoluer, en nous-mêmes et vis-à-vis des autres. Les capacités qui nous manquent seront identifiées, et la crise deviendra le déclencheur pour les développer.

La dernière partie, demain…

Extrait de « Changer d’altitude » de Bertrand Piccard

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