La beauté est dans l’œil qui la contemple

Existe-t-il une notion de beauté dans l’investigation scientifique et les théories qui la guident ? Qu’est-ce que la beauté pour le bouddhisme ?

THUAN : Bien souvent, les théories qui décrivent le mieux la nature et sont les plus conformes aux expériences sont aussi les plus belles. Je vais essayer de dire quelques mots de cette notion paradoxale de beauté en science. Je dis paradoxale car, en général, l’activité scientifique est considérée comme rationnelle, froide, dépourvue de toute émotion esthétique. Mais les scientifiques ont toujours parlé de beauté.

Il y a d’abord la beauté intrinsèque des phénomènes naturels, celle des roses et des couchers de Soleil, des étoiles et des galaxies. Je ne puis m’empêcher d’être émerveillé quand l’image d’une pouponnière stellaire ou le dessin exquis des bras spiraux d’une galaxie éloignée de millions d’années-lumière s’esquisse sur l’écran qui me transmet les observations du télescope.

Mais, au-delà de la beauté physique, il y a une beauté plus subtile et abstraite, celle des théories. Une théorie est « belle » quand elle a un caractère inévitable, nécessaire, et qu’une fois élaborée elle s’impose comme une évidence. Face à une belle théorie, un physicien se dira : « Elle est tellement belle qu’elle doit être vraie. Pourquoi ne l’ai-je pas vue auparavant ? » Ainsi, la théorie de la relativité d’Einstein est belle comme une fugue de Bach à laquelle on ne peut changer une note sans que toute l’harmonie ne s’écroule, ou parfaite comme le sourire de la Joconde auquel on ne peut changer le moindre trait sans en détruire l’équilibre. La première caractéristique d’une belle théorie est donc son apparente inévitabilité.

 
La beauté est dans l’œil qui la contemple
 

Sa deuxième qualité, c’est sa simplicité. Il ne s’agit pas nécessairement de la simplicité des équations, mais des idées qui sous-tendent la théorie. L’univers héliocentrique de Copernic, où toutes les planètes tournent autour du Soleil, est plus simple que l’univers géocentrique de Ptolémée selon lequel la Terre occupe la place centrale, tandis que les planètes se déplacent sur des cercles dont les centres se déplacent eux-mêmes sur d’autres cercles (que l’on appelle épicycles). Le modèle copernicien est beau parce qu’il a besoin de moins d’hypothèses pour rendre compte du mouvement des planètes. De même, on peut aussi comparer la théorie d’Einstein à celle de Newton. Pour Newton, l’espace et le temps n’ont aucun lien entre eux alors que, pour Einstein, ils sont intimement connectés. Newton est obligé d’invoquer des forces gravitationnelles agissant instantanément sur tous les objets dans l’univers. Einstein fait table rase de ces forces : la Lune tourne autour de la Terre parce que la Terre, à cause de sa masse, courbe l’espace autour d’elle. La Lune suit tout simplement la trajectoire la plus courte sur une surface courbe, qui est une ellipse. Une belle théorie ne s’embarrasse pas de fioritures inutiles. Elle satisfait aux exigences du rasoir d’Occam : « Tout ce qui n’est pas nécessaire est inutile. »

Enfin, la dernière qualité d’une belle théorie, la plus indispensable bien sûr, c’est sa vérité, son critère ultime de validité étant sa conformité avec la Nature et le fait qu’elle révèle des connexions jusque-là insoupçonnées.

MATTHIEU : Peut-être faudrait-il nuancer ce propos. De quelle « vérité » s’agit-il ? Lorsque tu parles de conformité avec la Nature, cela revient en fait à une adéquation empirique. L’expérimentation scientifique ne nous permet pas de dire que nous avons révélé la nature ultime des phénomènes.

T. – Je parle ici de la vérité révélée par nos instruments de mesure, ou, en termes bouddhiques, de la « vérité conventionnelle ». Considérons par exemple la théorie de la relativité générale d’Einstein. De l’avis général des physiciens, c’est la théorie la plus belle et l’édifice intellectuel le plus harmonieux que l’esprit scientifique ait jamais conçu. Non seulement elle a relié et unifié des concepts fondamentaux de la physique qui étaient jusque-là totalement distincts – l’espace et le temps, la matière, l’énergie et le mouvement, l’accélération et la gravité –, mais elle a également révélé des phénomènes extraordinaires et complètement inconnus. La relativité générale n’a pas cessé de nous étonner par ses richesses imprévues. En 1915, année de sa publication, on pensait que l’univers était statique. En fait, les équations d’Einstein montraient que l’univers devait être dynamique, soit en expansion, soit en contraction. Einstein n’avait pas suffisamment confiance dans sa propre théorie, sinon il aurait pu établir, quatorze ans avant la découverte de Hubble, que l’univers était en expansion.

Les « trous noirs » sont un autre exemple de phénomène prévu par la relativité. De nouveau, Einstein n’y a pas cru. Il disait que la Nature abhorrait ces singularités dans l’espace-temps que sont les trous noirs, et que la relativité ne pouvait les décrire. Là encore, il aurait dû faire confiance à sa théorie, car, depuis, des trous noirs ont bel et bien été détectés dans la Voie lactée et dans d’autres galaxies.

Le troisième exemple est celui des lentilles gravitationnelles. La relativité nous dit qu’il existe des endroits où des galaxies massives courbent l’espace et dévient la lumière d’objets lointains, créant ainsi des « mirages cosmiques ». Ces galaxies sont appelées « lentilles gravitationnelles » car, comme les lentilles de nos lunettes, elles dévient et focalisent la lumière qui passe près d’elles. Elles ont été découvertes en 1979.
Inévitable, simple et conforme au vrai : voilà les traits d’une belle théorie !

M. – Je crois que l’adéquation au vrai correspond assez bien à la notion bouddhiste de la beauté. Mais ce qu’on appelle vrai, dans ce cas, c’est plutôt l’adéquation à la nature profonde de l’être humain.

La définition la plus simple consiste à dire que la beauté est ce qui nous procure un sentiment de plénitude qui, selon les circonstances, peut être ressenti comme du plaisir ou du bonheur. Cela nous permet d’envisager divers niveaux de beauté associés à divers degrés de plénitude. On pourra qualifier de beauté relative ce qui nous procure une satisfaction momentanée, et de beauté absolue ce qui conduit à une plénitude durable, voire irréversible.

La beauté spirituelle, celle du visage d’un Bouddha par exemple, est particulièrement féconde, parce qu’elle nous fait ressentir l’existence de l’Éveil et la possibilité de l’atteindre. Tout dépend donc du plaisir que procurent les formes, les couleurs, les sentiments et les idées. De ce fait, la beauté peut être perçue de façon très différente selon les individus et les sociétés.

T. – La beauté obéit à des critères qui dépendent du contexte culturel, social, psychologique ou même biologique. Le modèle de la beauté féminine au temps du peintre Renoir était une femme aux formes plantureuses. Dans les années soixante, c’était plutôt la silhouette longiligne du top model Twiggy. Alors que le peintre Vincent Van Gogh est mort dans la misère, désespéré de n’avoir pu vendre ses toiles, un demi-siècle plus tard, elles s’arrachent à prix d’or. L’appréciation de la beauté d’une théorie scientifique est nettement moins dépendante du contexte culturel : un physicien vietnamien percevra la beauté de la relativité générale aussi bien que son collègue français ou américain.

 
La beauté est dans l’œil qui la contemple
 

M. – Parce que ce sont des personnes possédant une formation analogue. Je doute qu’un membre d’une tribu primitive puisse jamais percevoir la beauté de cette théorie !

On peut également considérer la beauté comme l’harmonie des parties avec le tout. Dans l’art bouddhiste, il existe une iconographie très précise définissant les proportions idéales pour dessiner le Bouddha. On utilise une grille sur laquelle se placent très exactement la courbe des yeux, l’ovale du visage et les différentes parties du corps. Ces traits correspondent à une harmonie parfaite et sont les reflets extérieurs de l’harmonie intérieure de l’Éveil.

T. – J’ai toujours été frappé par le fait que toutes les représentations de Bouddha, qu’il s’agisse d’un dessin ou d’une sculpture, communiquent invariablement par leur équilibre et leur beauté un profond sentiment de sérénité.

M. – De l’accessoire à l’essentiel, la beauté varie donc en fonction de la manière dont chacun conçoit le plaisir esthétique. On trouve, chez tous les êtres pensants, certaines constantes dans leur conception fondamentale du bonheur et de la plénitude. L’amour et l’altruisme sont beaux, tandis que la haine ou la jalousie sont laides. Regarde comment les premiers peuvent embellir un visage, et les autres le défigurer. La vraie beauté devient une adéquation avec la nature profonde de l’être humain. Pour le bouddhisme, cette nature est une perfection intrinsèque qui, toute d’amour et de connaissance, est absolument belle. Plus nous sommes en accord avec notre nature profonde, plus nous découvrons la beauté intérieure qui est en chacun de nous. La beauté ultime est l’accord parfait avec la nature de Bouddha, la connaissance suprême, l’Éveil. À la vue d’un être très noble, un sage, un maître spirituel rayonnant, on sait intuitivement que l’on est en présence d’une grande beauté spirituelle : sur ce visage rayonne l’harmonie redécouverte.
Loin d’appartenir à l’objet lui-même, les caractéristiques de la beauté relative sont intimement liées à l’observateur. Il est évident que le même objet peut être perçu comme beau par certains et laid par d’autres. Un objet est perçu comme beau quand il correspond à ce qu’on espérait. Un mathématicien s’émerveille de la beauté d’une équation élégante, et un ingénieur de la beauté d’une machine.

Celui qui aspire au calme écoute avec délice un prélude de Bach. L’ermite qui contemple la transparence ultime de l’esprit n’éprouve pas un tel besoin. Son harmonie avec la nature de l’esprit et des phénomènes se situe sur un autre plan. Pour lui, toutes les formes sont perçues comme la manifestation de la pureté primordiale, tous les sons comme l’écho de la vacuité et toutes les pensées comme le jeu de la connaissance. Il ne fait plus de distinction entre l’harmonieux et le discordant, le beau et le laid. La beauté est devenue omniprésente et la plénitude immuable. Il est dit : « Sur une île d’or on chercherait en vain des cailloux ordinaires. »

Extrait de   L’infini dans la paume de la main –  Du Big Bang à l’Éveil , Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

 


 

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